The Last Duel : Ridley Scott signe son Rashômon

Dans la France du XIIIème siècle, deux hommes défendent leur honneur à travers un duel judiciaire connu comme le dernier effectué afin de départager les deux parties. Scott retrouve l’univers du cinéma historique et nous propose ici de revenir sur cet événement afin de mettre en scène les différentes perspectives dudit duel.

L’effet Rashômon est un terme cinématographique provenant du film éponyme réalisé par Kurosawa Akira. Il est utilisé lorsque la narration présente la vision d’un même événement, divergeant selon les protagonistes et en offre ainsi plusieurs versions présentant à nouvel angle et parfois contredisant les précédentes. Cette définition ne pourrait mieux décrire The Last Duel.  On y suit les événements ayant conduit au procès puis au duel opposant Jean de Carrouges (Matt Damon) à Jacques Le Gris (Adam Driver) pour le viol de Marguerite de Carrouges.

Pour contextualiser le procès en question, ladite affaire s’étant réellement déroulée, le point de vue des deux partis est bien documenté et le film apparaît suivre assez fidèlement le déroulement des événements. La rivalité entre les deux hommes, leur personnalité ainsi que les acteurs et autres enjeux politiques et économiques sont authentiques. Scott ne déçoit pas non plus vis-à-vis du saisissant travail de reconstitution effectué ici et appuyé par une mise en scène efficace, appuyée par une photographie plutôt sobre. Toutefois un aspect ignoré des sources historiques y est inclus : la vision de Marguerite de Carrouges.

Cette intersubjectivité nous permet ainsi de revoir le même enchaînement d’événements menant au fameux Duel. Toutefois, là où Kurosawa faisait demeurer le doute quant à la véracité des versions des protagonistes de Rashômon, Scott choisit d’exprimer clairement sa préférence pour celle de Marguerite de Carrouges. La rivalité des deux hommes se voit alors reléguée au second plan et devient un moyen de leur superbe afin d’en dévoiler leur fatuité respective.

Le Duel prend alors une importance autre : celle non plus de l’honneur de de Carrouges et de Le Gris mais aussi celui de la survie de Marguerite. Le Duel fait en effet office de “procès” puisque le survivant sera désigné comme vainqueur par la volonté divine mais aussi, suivant à qui la victoire revient, donnera raison à Marguerite dont les accusations de viol sont mises en doute tout au long du procès. En cas de défaite de son mari, elle sera condamnée à être brûlée vive pour parjure.

On pourrait alors presque s’amuser à catégoriser The Last Duel comme un film féministe tant le propos montre la protagoniste comme vivant dans un monde patriarcal qui la considère plus comme la propriété de son époux qu’un être doué de raison. De dire que la situation des femmes au Moyen-Âge était peu envieuse serait pousser l’euphémisme assez loin, il serait néanmoins dommage d’en rester là. Son but dans la narration s’avère plus être un élément objectif permettant de démasquer l’hypocrisie – pour ne pas dire l’imposture – des deux protagonistes masculins. L’un se présentant comme un noble chevalier bafoué mais s’avérant un lourdaud inculte et indigne de sa position héréditaire. L’autre se croyant être sophistiqué et irrésistible mais est un flagorneur et rempli de lui-même.

La distribution du film réussit à opérer ces enchaînements de perspectives avec une aisance certaine. Adam Driver sonne juste comme à son habitude dans son interprétation de l’homme de main corrompu par le libertinage. Jodie Cormer est également efficace dans le rôle d’une épouse trop intelligente et libre en faisant une martyre de son époque. Ce film marque sa première collaboration avec Scott puisqu’on la retrouvera au côté de Joaquin Phoenix dans le rôle de Joséphine Bonaparte sur le prochain projet du réalisateur. Toutefois, la plus belle performance nous est offerte par Matt Damon dans le rôle du fruste de Carrouges. L’évolution de son personnage est sans doute celle qui offre le plus de nuances entre les différentes versions. Mentionnons également le complice de toujours de Matt Damon, Ben Affleck, méconnaissable et méprisable dans le rôle du comte Pierre d’Alençon.

The Last Duel marque les retrouvailles de Scott avec le cinéma historique et nous montre qu’il est toujours à l’aise dans ce genre. Le film nous emporte sans effort dans cet événement romantisé à son époque. Scott choisit ici cependant de dépeindre sans la moindre gloire les participants au duel retenu par l’Histoire. Il prend alors parti en faisant de Marguerite de Carrouges la véritable héroïne et représentante des oubliées de cette période. À voir pour les fans de film historiques et de Ridley Scott.

Alexandre Tonetti

Référence : The Last Duel de Ridley Scott avec Matt Damon, Adam Driver, Jodie Cormer et Ben Affleck, Angleterre et États-Unis, 2021 (sortie en salles le 13 octobre 2021)

Photo : © DR

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