Trois figures de proue

Dîner versus Souper : Le Souper de Connes, par la Compagnie amateure Le Théâtre du Hangar, jusqu’au 18 novembre à Troinex

Le lieu de jeu théâtral à Troinex est discret, presque caché. La salle de spectacle se situe au premier, sous les toits. La scène est ouverte et de suite le fond de scène peint s’impose. Une très belle idée du décorateur Piero Agoston que de réaliser comme décor une grande peinture en point de fuite avec comme sujet l’intérieur d’un appartement cossu, qui se termine sur le Salève et la rade de Genève quand elle est peut-être la plus belle, c’est-à-dire de nuit. L’effet est parfaitement réalisé et offre une profondeur de scène bienvenue.

Au théâtre comme en musique ou en peinture, les influences sont nombreuses et il n’est pas rare de trouver çà et là quelques mots ou extraits de pièce et parfois plus. Ainsi en peinture, deux toiles avec le même sujet – « La Sieste » – existent à la différence près que l’une des scènes est orientée à gauche tandis que l’autre est à droite. L’une est de Millet (1866), l’autre de van Gogh (1890). Ainsi, à l’image les deux peintres, il est possible de posséder un même sujet d’écriture cependant, il faut savoir imposer sa plume et son style.

Dans le spectacle proposé – on l’aura compris dès le titre – le texte est une adaptation du Dîner de cons pour les connes transposée sur la ville du bout du Lac. Une adaptation donc avec l’ajout de tromperies conjugales échappées d’un vaudeville que l’on pourrait qualifier de démarquage tant les emprunts sont nombreux et les modifications importantes. Ce qui pousse à s’interroger : pourquoi avoir renoncé à jouer l’original en accordant simplement mots, verbes et adjectifs au féminin ?

Sur la trame dès lors connue tant sont célèbres la pièce et le film de Francis Veber : trois comédiennes, trois figures de proue conduisent avec énergie l’histoire. C’est la condition pour réussir un tel spectacle. Les rôles, le texte sont bien tenus et le rythme est fluide. Vanessa Bron portant le rôle principal d’Anne Constant ; grande et élégante, elle impose par sa voix son personnage sans maniérisme en évitant avec bonheur le piège de la bourgeoise bourgeoisante. La conne, Fabienne Breccolini alias Josiane Bonpin échappe heureusement à toutes références antérieures des tenants du rôle et interprète avec sincérité un personnage touchant. Quant à Vanessa Bron, dans le rôle de l’archétype du mentor soit Cécile Long, elle tient une juste place, sachant être un joyeux et bon troisième rôle.

Hélas, l’écriture de ce type de spectacle offre trop souvent sur un plateau, caviar et champagne aux premiers rôles et des planchettes sandwichs-coca pour les autres personnages. Quelques bons mots auraient pu se glisser entre deux tranches de pain et quelques traits d’esprit de l’adaptatrice remplir les verres. Là, des personnages secondaires pouvaient ainsi être plus nourris et les rôles probablement plus satisfaisants à porter.

Fidèle compagnon du style boulevard, l’immanquable canapé trône au centre de la scène. L’objet rouge, étroit, trop étroit, monolithique, s’impose et impose la mise en scène. Plus du tiers du spectacle y est joué. Dommage que la si expérimentée Isabelle Ispérian n’ait pas évité cet écueil en choisissant d’autres pièces de mobilier. La mise en scène encore une fois imposée par le canapé aurait mérité d’être plus libre et d’utiliser plus l’espace scénique bien que souvent les scènes débordent dans la salle, au bar et dans les coulisses, ce qui aère le spectacle.

À remarquer, la très bonne idée de faire sonner le téléphone d’un des personnages situé en plein public. Ainsi, ce dernier passe de la rouspétance bien genevoise envers une personne indélicate à une belle surprise. Bien vu ! Il est possible encore d’ajouter comme très souvent dans les mises en scènes d’Isabelle Ispérian, que le final est surprenant et réussi.

Un spectacle tout en équilibre sur la crête de l’adaptation qui offre une soirée vive et rythmée.

Jacques Sallin

 Infos pratiques :

Le Souper de connes, par la Compagnie amateure du Théâtre du Hangar, Troinex, du 4 au 18 novembre 2022.

Mise en scène :  Isabelle Ispérian

Avec Fabienne Breccolini, Patricia Lacour, Vanessa Bron, Ahmet Altinsoy, Gilles Dentand, Florence Burgi, Délia Muller

Photos : © Laurent Gothuey

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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