Une femme qui rêve d’être l’égale d’un homme manque d’ambition
Avec Vous avez les mêmes en 38 ? au Théâtre Le Poche est un seule-en-scène drôle, culotté et acide sur le fantasme du retour à la femme au foyer. Portée par une interprète impressionnante qui pousse avec bonheur le curseur de l’absurde, cette jeune création dit aussi quelque chose de notre époque déboussolée, où les révolutions réactionnaires remettent au goût du jour des modèles que l’on pensait rangés au rayon des antiquités patriarcales.
D’emblée, quelque chose cloche délicieusement. Martine Corbat, la directrice du Poche, vient souhaiter la bienvenue au public, accompagnée d’Ève Aouizerate. La jeune femme reste un peu en retrait, presque gênée. Elle aurait quelque chose d’important à nous annoncer. Voilà la patronne repartie et la comédienne abandonnée sur le bord du plateau. Alors elle se lance : elle arrête le théâtre. Deux ans de carrière et déjà basta. Trop compliqué, trop d’enjeux, trop de gens à satisfaire : metteur/euses en scène, directeur/trices, public… Certes, elle n’a jamais vraiment eu à coucher pour obtenir un rôle. Enfin presque. Il y aurait bien eu ce jeune apprenti régisseur, mineur de surcroît, que sa maman venait récupérer après les répétitions…
Le ton est donné. Ève Aouizerate possède une qualité comique précieuse : elle sait aller trop loin. S’emparer d’une idée absurde, avoir l’air de la découvrir au moment où elle la formule et continuer à creuser jusqu’à ce qu’elle devienne totalement improbable. Ainsi, lorsqu’une digression la conduit littéralement dans la poche de la directrice du théâtre du même nom, minuscule et menacée d’écrasement par une pièce de cinq centimes, elle pousse jusqu’au bout une logique qui n’appartient qu’à elle. Ces échappées faussement improvisées constituent quelques-uns des meilleurs moments de la soirée. Comme si le théâtre qu’elle prétend vouloir quitter lui collait tellement à la peau qu’il revenait sans cesse la contaminer.
Car derrière l’Ève qui semble parler en son nom propre se dessine rapidement un personnage d’autofiction haut en couleur. Puisqu’être comédienne consiste à devoir satisfaire beaucoup trop de monde, autant simplifier l’équation : désormais, elle ne satisfera plus qu’une personne : son mari. Encore faut-il le trouver. Voilà donc notre apprentie tradwifepartie à la chasse au mâle dans les gradins. La séquence est excellente (et le soussigné est passé à un cheveu d’être l’élu…) À la manière d’une émission de téléréalité, elle observe, questionne, élimine peu à peu les candidats avant de jeter son dévolu sur le beau David du deuxième rang, qu’elle rejoint pour une longue étreinte censée matérialiser leurs ébats amoureux.

Ève Aouizerate excelle dans cette parodie de sincérité manufacturée, celle de ces programmes où des inconnu-es paraissent vivre des émotions absolument authentiques à l’intérieur d’un dispositif fabriqué de toutes pièces. Elle tient la salle, joue avec elle, provoque sans brutalité et assume jusqu’au ridicule les outrances de son personnage. C’est là que se révèle sa belle palette de jeu : culot, précision, naïveté feinte, fragilité, sens du rythme et capacité à transformer le malaise en rire.
Le Poche présente d’ailleurs le spectacle comme une exploration très personnelle de cette question : « Que veut dire, pour elle, être une femme en 2026 ? » Le texte est cosigné avec Mathilde Lyon et Dylan Poletti, tandis qu’Ève assure elle-même la mise en scène et l’interprétation. Et la question est moins légère qu’elle n’en a l’air. Car voici revenu le fantasme de la parfaite ménagère. Celle qui tient impeccablement sa maison, prépare le repas de Monsieur et trouve sa raison d’être dans le bonheur conjugal, la maternité et une abnégation genrée dont plusieurs générations de femmes ont précisément tenté de s’émanciper.
Notre Betty Bossi 2.0 ne tarde ainsi pas à tomber enceinte. Sous son tablier de cuisinière, un ventre s’arrondit tandis qu’elle pétrit vigoureusement la pâte du pain fait maison. Parti d’un plateau nu, le décor s’est progressivement peuplé de signes : d’abord un frigo, symbole domestique par excellence qui prendra également valeur de ventre maternel, puis un imposant plan de cuisine. La liberté initiale du plateau s’est transformée en prison dorée. C’est ici que le spectacle commence à se refermer aussi un peu sur son propos.
Si la première demi-heure brille par la surprise permanente de son écriture, la seconde emprunte des chemins plus attendus. Lorsqu’Ève apprend que l’enfant qu’elle porte sera une fille et non le garçon espéré, la mécanique s’emballe : décompensation quasi-psychotique, procréation à répétition, condamnation religieuse de l’avortement, puis transformation de la parfaite épouse en égérie réactionnaire de téléréalité publiant ses livres de recettes pour tradwives. L’intention reste claire, mais les ficelles deviennent plus visibles. Le frigo se met par exemple à parler, tantôt voix religieuse qui sermonne, tantôt babillement annonçant le bébé à venir. Là où l’absurde du début ouvrait constamment de nouvelles portes, certaines trouvailles de cette seconde partie semblent davantage illustrer ce que l’on avait déjà compris.

Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une création qui vient de naître. Et derrière ses imperfections affleure quelque chose de beaucoup plus troublant que la simple caricature d’une influenceuse réactionnaire. La tradwife d’Aouizerate est aussi terriblement seule. Son choix paraît progressivement ressembler à une fuite. D’un côté, l’émancipation : devenir artiste, affronter la précarité, le désir des autres, les rapports de pouvoir, les relations amoureuses, les contradictions du féminisme, bref la complexité du monde réel. De l’autre, la promesse illusoire d’une vie simple où tout serait enfin ordonné : un mari, des enfants, une cuisine, Dieu et une place parfaitement définie. La peste ou le choléra. Et c’est peut-être là que cette jeune femme apparemment inculte, insouciante, fragile et facilement séduite par les discours simplistes devient moins caricaturale qu’on ne le pensait. Elle raconte quelque chose de notre époque en perte de repères. Une époque où l’émancipation n’empêche ni l’angoisse ni la solitude et où les réseaux sociaux savent admirablement transformer de vieux modèles de domination en produits neufs, séduisants et instagrammables. Le phénomène tradwife ne tombe évidemment pas du ciel. Il prospère parallèlement au retour des discours masculinistes, religieux et autoritaires qui réassignent volontiers chacun·e à une place supposément naturelle. La contre-révolution culturelle sait aujourd’hui se parer des habits du libre choix : je ne suis pas soumise, puisque j’ai librement choisi de me soumettre. Vertigineux paradoxe.
Le spectacle égratigne aussi, plus discrètement, certaines injonctions émancipatrices lorsqu’elles deviennent à leur tour normatives. Être une femme libre ne devrait sans doute pas davantage signifier devoir correspondre au modèle obligatoire de la femme indépendante que rester enfermée dans celui de l’épouse dévouée. À chacune de trouver son chemin, à condition que ce choix puisse réellement s’exercer librement et non sous l’influence d’algorithmes, de prédicateurs ou d’autocrates masculinistes qui rêvent de remettre quelques décennies de conquêtes sociales dans leur boîte. C’est à cet endroit que Vous avez les mêmes en 38 ? dépasse la bonne comédie générationnelle pour toucher quelque chose de plus inquiétant : que se passe-t-il lorsqu’une société ne parvient plus à proposer suffisamment de valeurs cardinales et de récits collectifs pour donner envie d’aller de l’avant ? On recommence parfois à regarder derrière soi avec nostalgie. Même lorsque ce passé fantasmé fut surtout celui de l’inégalité.
Heureusement, Ève revient au théâtre. À la fin, la mécanique initiale se boucle joliment. Tout cela est bien beau, mais il faut gagner sa vie. Elle doit filer : un anniversaire l’attend. On lui demande d’y jouer la fée. Rideau. La voilà donc condamnée à ce métier qu’elle voulait quitter. Et c’est tant mieux. Car si Vous avez les mêmes en 38 ? se trouve encore sur une ligne de crête entre l’originalité et quelques facilités plus convenues, celle qui le porte possède quelque chose qui ne s’apprend guère : une présence, une singularité et l’envie manifeste de prendre des risques. Le spectacle va maintenant vivre, se roder, se bonifier encore et encore. Afin que sa seconde moitié trouve progressivement la liberté, la surprise et l’insolence irrésistible de ses trente premières minutes. Parce qu’Ève Aouizerate, elle, semble avoir déjà trouvé sa pointure. Reste à savoir pourquoi c’est du 38.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Vous avez les mêmes en 38 ? d’Ève Aouizerate, Mathilde Lyon et Dylan Poletti, du 3 au 6 septembre 2026 et du 24 septembre au 7 octobre au Théâtre Le Poche
Mise en scène et jeu : Ève Aouizerate
Photos: @ Carole Parodi
Le spectacle poursuivra sa tournée au Théâtre Boulimie à Lausanne le 8 octobre puis à L’Échandole d’Yverdon-les-Bains le 14 novembre.

