Les réverbères : arts vivants

Orphelins-es d’un futur possible

Avec Les mondes qui nous manquent, créé à l’Orangerie dans le cadre de La Bâtie, Bastien Semenzato et ses camarades réussissent un objet rare : mettre la pensée de Mark Fisher en théâtre sans transformer la scène en salle de cours. Une expérience totale, punk, profonde et légère, traversée par la tension gramscienne entre pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté.

Le constat est noir. Nous sommes intoxiqué-es dès la naissance par une matrice néolibérale et capitaliste qui infuse l’éducation, le travail, les rapports sociaux, les loisirs, la culture et jusqu’au soin. Tout devient performance, optimisation, mise en concurrence. Même le bonheur se travaille. Même le corps doit être entretenu comme un capital. Même l’émancipation peut finir conditionnée dans un manuel de développement personnel acheté à la Poste et écrit par une intelligence artificielle.

Mark Fisher avait donné un nom à cette prison mentale : le réalisme capitaliste. Non pas seulement la domination d’un système économique, mais l’impression qu’aucun autre ordre du monde n’est réellement pensable. Servitude volontaire et soumission librement consentie : des mécanismes mis en lumières depuis la Boétie au XVIe siècle. Le capitalisme s’impose alors comme une évidence naturelle et colonise jusqu’à nos désirs. Nous croyons choisir librement alors que nous désirons souvent avec les mots, les images et les catégories que le système nous a appris à vouloir.

C’est là que le spectacle touche juste. La dépression, l’angoisse, l’épuisement ou le burn-out cessent d’être présentés comme les seules défaillances de personnes qui n’auraient pas su « gérer » leur existence. Le mal est collectif, structurel, transversal, partout. C’est la société elle-même qui semble en burn-out, condamnée à produire toujours davantage tout en fabriquant les pathologies dont elle renvoie ensuite la responsabilité aux individus.

Le soin lui-même n’échappe plus à cette logique. Il faudrait méditer, dormir mieux, faire du sport, manger sainement, travailler sur soi, devenir enfin cette fameuse « meilleure version de soi-même ». Le capitalisme propose ainsi de réparer avec ses propres outils les blessures qu’il contribue à provoquer. Et le remède ressemble étrangement au poison dans un pied de nez aussi bête que vain.

Le gros lapin-doudou incarné par Julia Botelho condense à merveille cette absurdité. Tendresse, ridicule et efficacité comique se mêlent dans cette créature chargée de réparer à coups de câlins un effondrement qui la dépasse infiniment. Autour d’elle, les identités et les langages se télescopent. Bastien Semenzato déborde d’énergie, en équilibre permanent entre personnage et adresse directe au public. Le quatrième mur devient une membrane poreuse que l’acteur traverse sans cesse, comme si la pensée de Fisher ne pouvait justement pas rester enfermée dans une fiction bien sage.

Karine Guignard, alias La Gale, apporte une autre vibration. Forte d’une simplicité directe, elle est armée de textes qui inscrivent un contrepoids critique et politique au milieu des égarements, des angoisses et des tentatives de fuite. Son slam ne commente pas le spectacle : il le percute. Sa parole rappelle que la colère (comme la violence ?) peut aussi être une force de clarification.

À ses côtés, Léo Besso semble très vite ailleurs. Pieds nus, esprit léger, presque en lévitation, il apparaît comme une sorte de gourou immaculé, tranquille de la musique. Là où les mots butent contre les limites du pensable, le son commence à ouvrir d’autres espaces.

C’est toute la réussite de l’alliage proposé. Théâtre, vidéo, poésie, rap, musique électronique, danse et dérive absurde s’enchaînent sans que la réflexion ne s’enlise. Le procès du capitalisme décadent est pourtant sans ambiguïté. Le système empoisonne les corps et les esprits, transforme les individus en entrepreneurs d’eux-mêmes, met en concurrence jusqu’aux lieux censés produire du commun et finit par contaminer les espaces culturels ou de loisirs qui voudraient lui résister. Mais Les mondes qui nous manquent évite le piège du spectacle plombant. Il ne culpabilise pas. Il ne donne pas de leçon. Il ne transforme pas Fisher en prophète ni ses textes en catéchisme anticapitaliste. Il donne plutôt envie de le lire, de l’écouter et de comprendre comment ce penseur si lucide sur la violence sociale a lui-même fini par tomber dans le piège qu’il décrivait : celui d’un monde capable de maltraiter celles et ceux qui le nourrissent.

Et surtout, le spectacle ne prétend pas posséder la solution. C’est peut-être là qu’il est plus honnête que beaucoup de discours politiques. Car quelles seraient aujourd’hui les fameuses brèches permettant de sortir du réalisme capitaliste ? Elles existent sans doute déjà, éparses : expériences altermondialistes, écologistes, décroissantes, réseaux de solidarité, lieux culturels non marchands, communautés qui cherchent à vivre et produire autrement. Le Théâtre de l’Orangerie lui-même participe à sa manière de ces espaces où d’autres formes de relation peuvent s’inventer. Nous avons les pièces du puzzle. Nous n’avons pas encore compris leur agencement. Nous avons des volontés. Elles ne se sont pas encore suffisamment agrégées pour devenir une force collective capable de renverser la table.

Cette incertitude rejoint une autre notion essentielle chez Fisher : l’hantologie. Il ne s’agit pas simplement de regretter un passé idéalisé. Nous sommes surtout hanté-es par des futurs qui auraient pu advenir et qui n’ont jamais eu lieu. Des promesses d’émancipation, de progrès collectif ou de liberté auxquelles nous avons cessé de croire avant même d’avoir pu les réaliser. Nous ne sommes alors peut-être pas nostalgiques du passé. Nous sommes orphelins d’un futur. Et c’est précisément ce futur-là qui reste possible.

Le titre du spectacle prend dès lors toute sa force. Les mondes qui nous manquent ne sont pas seulement ceux qui ont disparu. Ce sont aussi ceux que nous ne savons pas encore imaginer. Notre incapacité actuelle à les dessiner ne signifie pas qu’ils n’existent pas en puissance. C’est là que la pensée de Fisher rencontre celle de Gramsci. Le pessimisme de l’intelligence oblige à regarder le mur vers lequel nous fonçons. Mais l’optimisme de la volonté interdit d’en conclure qu’il n’y a plus rien à tenter.

Et le spectacle transforme progressivement cette contradiction intellectuelle en expérience sensible. La longue séquence électro finale en est l’aboutissement. Une musique produite avec des machines, emblèmes paradoxaux de cette modernité qui automatise tant de nos gestes, devient soudain outil de libération. Les mots reculent. Les basses traversent le corps. Les lumières modifient l’espace. La vibration devient presque thérapeutique. Pendant quelques instants, on ne produit plus. On ne s’optimise plus. On ne cherche même plus à devenir quelqu’un. On danse. Au moins dans sa tête.

Pour Fisher, la culture populaire – du post-punk à la rave, de la jungle à certaines musiques électroniques – pouvait porter l’intuition sensible d’autres formes de vie avant même que la politique sache les nommer. La musique ne fournissait pas un programme. Elle faisait ressentir qu’un autre rapport au temps, au corps et au collectif pouvait exister. La rave de l’Orangerie travaille exactement à cet endroit. Elle n’est évidemment pas la sortie du capitalisme. Elle en serait presque la maquette sensible, fragile et provisoire. Une brèche dans laquelle s’engouffrer quelques minutes pour reprendre des forces avant de retourner dans le monde réel. Et peut-être est-ce déjà beaucoup.

La poésie, le rap, la danse, le théâtre et la musique ne renverseront pas seuls l’ordre économique. Mais ils peuvent nourrir l’imaginaire nécessaire pour qu’une transformation devienne pensable. Ils peuvent remettre du désir là où ne restait que de la résignation. C’est ce qui fait des mondes qui nous manquent bien davantage qu’une conférence sur Mark Fisher. Le spectacle prend une pensée, la fait circuler entre des corps, des textes, des images et des vibrations, puis la rend au public sous forme d’énergie.

Au bout de cette nuit électro, une phrase tourne alors en boucle comme un mantra : C’est possible. C’est possible. C’est possible… Non pas : nous savons comment. Non pas : suivez-nous.  Simplement : c’est possible. Tout reste à inventer pour que nos futurs ressemblent enfin aux mondes dont nous rêvons. Le pessimisme de l’intelligence regarde le mur. L’optimisme de la volonté cherche encore la porte. Car elle existe. Sinon que dire à nos enfants ?

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Les mondes qui nous manquent, création de Bastien Semenzato, inspirée de l’œuvre de Mark Fisher, créé du 2 au 5 septembre 2026 au Théâtre de l’Orangerie.

Mise en scène : Bastien Semenzato.

Jeu et texte : Karine Guignard, alias La Gale, Léo Besso et Bastien Semenzato.

Coproduction : Superprod. TO! Théâtre de l’Orangerie et La Bâtie-Festival de Genève.

https://www.batie.ch/fr/programme/bastien-semenzato-les-mondes-qui-nous-manquent

https://theatreorangerie.ch/fr/programme/les-mondes-qui-nous-manquent

Photos: Chloé Cohen et Lucy Vigoureux

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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