Une parenthèse qu’il faudra refermer
Avec Chronique d’une liaison passagère, adaptée du film d’Emmanuel Mouret, Elidan Arzoni nous emmène dans les méandres des relations extraconjugales, sur fond d’émancipation féminine. Un spectacle drôle et touchant, à voir jusqu’au 4 octobre au Théâtre Alchimic.
Charlotte (Camille Edith Bouzaglo) et Simon (Antonin Schopfer) se sont rencontré-es lors d’une soirée. Elle est mère célibataire, affirmée, et refuse toute forme de passion pour profiter de la vie. Elle aime l’exceptionnel et déteste tout ce qui est répétitif. Lui est marié, c’est la première fois qu’il fait ça. Il se sent donc très peu à l’aise, mais sent le besoin d’attiser cette pulsion qu’il ressent. Ce qui ne devait être que passager, comme une soupape de décompression dans un quotidien parfois trop lourd à porter, évolue au fil d’une complicité naissante et inattendue. Ou quand ce qui n’était pas prévu prend le pas sur les règles qu’on s’était fixées. C’est l’évolution de leur histoire, sur un certain temps, que nous suivons dans ce spectacle.
Dans la sobriété d’une liaison
Le principe d’une relation extraconjugale est avant tout de rester discret/ète, pour que l’entourage ne s’aperçoive de rien. Cette discrétion nécessaire va de pair avec une forme de sobriété que l’on retrouve, comme toujours, dans la mise en scène d’Elidan Arzoni. Le plateau prend une forme arrondie, entouré uniquement de rideaux brillants. Alors que le choix aurait pu être fait d’un décor rappelant le théâtre de boulevard, on retrouve ici très peu d’éléments : tout au plus un canapé, un banc, un matelas ou une baignoire, qui apparaissent et disparaissent au fil des scènes, pour figurer les différents espaces. Le reste est intelligemment suggéré hors-scène : des lumières semblant provenir d’une autre pièce – souvent une salle de bain – ou les voix des personnages qui en émanent. Le jeu entre champ et hors-champ est ainsi magnifiquement maîtrisé.

Si ce dispositif fonctionne aussi bien, c’est aussi car il permet de sublimer les mots et le jeu des comédien-nes. On apprécie ainsi particulièrement l’exploration des sentiments humains, le développement de la complicité, et sans doute une forme d’amour naissant, bien que les termes l’évoquant ne soient jamais prononcés. On soulignera aussi tout l’art de la métaphore, pour parler de la passion, de l’ennui dans un couple dont on a fait le tour… avec également un joli hommage à Catherine Ringer, et le célèbre titre des Rita Mitsouko : Les histoires d’amour finissent mal… en général ! Le tout est magnifiquement porté par un duo extrêmement convaincant. À commencer par Antonin Schopfer, touchant dans son rôle du timide qui sort de ses habitudes, lui qui craint constamment que le rendez-vous avec sa maîtresse ne soit le dernier, et qu’elle se lasse. Face à lui, Camille Edith Bouzaglo s’avère le pendant qu’il fallait : affirmée, émancipée, sûre d’elle, totalement à l’aise avec sa position et sa sexualité. Les stéréotypes se renversent, pour s’inscrire parfaitement dans l’air du temps.
Émancipation et sentiments
Qu’on ne s’y trompe pas, Chronique d’une liaison passagère ne fait pas l’apologie de l’adultère. Entre comédie et émotion touchante, cette pièce vient plutôt interroger l’âme humaine, et la nécessité de changement quand tout n’est plus au beau fixe. L’intervention des deux autres personnages contribue d’ailleurs contribuer à la réflexion. Il y a d’abord Manu (Antonio Buil), cet ami un peu extravagant qui prête un appartement à Simon. Au contraire des autres, il remplit toutes les cases du stéréotype : Espagnol au sang chaud, il est un véritable séducteur, qui tend à se montrer particulièrement lourd envers Charlotte. S’il apporte une touche comique au propos, il en ressort également une certaine forme de malaise. Et puis, il y a Louise (Maud Laedermann), cette jeune femme rencontrée sur un site pour organiser un plan à trois. Comme Simon, elle n’est plus heureuse dans son couple. À la différence près qu’elle montrera le courage que Simon n’a pas, l’aidant paradoxalement à ouvrir les yeux. Son apparition donne un éclairage nouveau au propos, qu’on ne dévoilera évidemment pas ici.

Cette histoire présente une grande complexité, du fait que chacun-e n’est pas complètement au clair avec ce qu’il/elle ressent et veut. On joue ainsi constamment sur l’ambiguïté des attentes et des sentiments véritables de tous ces personnages, qui diffèrent parfois de ce qu’ils et elles expriment. Si l’on peut dès lors avoir un sentiment de longueur sur certaines scènes, cela était nécessaire pour aborder toutes les étapes de la relation et poser chaque jalon de cette relation. Le rythme s’avère ainsi tout à fait convaincant, car nécessaire au vu du propos. Au final, cette Chronique d’une liaison passagère bouscule les idées reçues, renversant de nombreux stéréotypes. Un choix qui peut dérouter, mais qui questionne. Cette femme affirmée, audacieuse, bien dans sa peau, ne fait finalement de mal à personne en pensant avant tout à son bonheur. Et si elle devenait un modèle pour certaines, qui cherchent de nouvelles inspirations et d’autres façons d’être ? Quant au personnage de Simon, on pourrait lui reprocher de garder le secret envers sa femme, mais il s’agit en réalité d’une échappatoire. On n’excuse évidemment pas l’adultère, mais en y réfléchissant différemment, d’autres perspectives s’ouvrent, dans la réflexion sur son propre couple. D’ailleurs, plusieurs allusions sont faites, souvent sous forme de boutades, sur le fait que sa femme serait tout à fait d’accord pour cette liaison, ce qui en dit long sur l’état de leur relation. Et si le concept de frustration consentie, avancé par Charlotte, se trouvait en fait dans ce constat, en n’assumant pas complètement cette liaison, pour en garder le côté grisant, léger et naturel ?
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Chronique d’une liaison passagère, d’après un scénario de Pierre Giraud et Emmanuel Mouret, du 15 septembre au 4 octobre 2026 au Théâtre Alchimic.
Mise en scène : Elidan Arzoni
Avec Camille Edith Bouzaglo, Antonio Buil, Maud Laedermann et Antonin Schopfer
https://alchimic.ch/chronique-dune-liaison-passagere/
Photos : ©Rebecca Bowring
