Les réverbères : arts vivants

Le mâle est fait

Avec Quadrille de Sacha Guitry, mis en scène par Georges Guerreiro à la Scène Cæcilia dans le cadre du Festival Scène Vagabonde, c’est toute une époque qui revient faire danser ses fantômes. Bourgeoisie parisienne, adultères, jalousies, champagne et mâles sûrs de leurs prérogatives : la photographie date de 1937. Mais sous les costumes sociaux qui ont heureusement beaucoup changé, les vieux animaux amoureux que nous sommes continuent à désirer, mentir, tromper, souffrir et recommencer. Un classique délicieusement daté… et curieusement actuel.

Sacha Guitry, donc. Une page entière du théâtre français à lui tout seul. Auteur, acteur, cinéaste, homme de bons mots et immense figure du vaudeville, celui dont le Larousse rappelle qu’il fut « l’un des auteurs les plus prisés du théâtre bourgeois », aura passé une bonne partie de son œuvre à disséquer l’amour, le mariage et surtout ce moment merveilleux où l’un et l’autre commencent à sérieusement dysfonctionner.

Il faut dire que le monsieur avait quelques idées bien arrêtées sur les rapports entre les sexes. Parmi ses aphorismes les plus fameux : « Je conviendrais bien volontiers que les femmes nous sont supérieures – si cela pouvait les dissuader de se prétendre nos égales. » Tout Guitry est là : l’intelligence de la formule, l’élégance du trait… et un patriarcat tranquillement installé dans le fauteuil du salon.

Alors, misogyne, Guitry ? Assurément par endroits. Et suffisamment pour qu’une partie de la critique contemporaine considère cette représentation superficielle des personnages féminins comme l’une des dimensions ayant le plus fait vieillir son théâtre. Mais l’affaire est heureusement plus intéressante qu’un simple classement au rayon des vieux masculinistes. Car Guitry adore les femmes autant qu’il les enferme dans ses catégories ; il les raille mais leur offre souvent l’intelligence du jeu ; et tandis que ses hommes paradent en coqs dominants, ce sont régulièrement elles qui comprennent avant eux comment fonctionne la basse-cour.

Quadrille en est une assez jolie démonstration. Le pitch ressemble à une équation sentimentale écrite après quelques coupes de champagne. Un journaliste aime une actrice. L’actrice tombe sous le charme d’un autre acteur. Elle raconte ses états d’âme à une amie journaliste qui, pour compliquer utilement l’affaire, ne reste insensible ni au nouveau séducteur ni au compagnon journaliste de son amie… Quatre personnes donc. Deux femmes, deux hommes. Et une valse des désirs où chacun-e change de partenaire comme dans une danse qui donne son nom au spectacle.

Créée en 1937, l’œuvre fut immédiatement prise au sérieux derrière son apparente légèreté. Paris-Soir parlait alors de « grande comédie », allant jusqu’à situer Guitry davantage du côté de Molière que de Labiche. Près d’un siècle plus tard, Quadrille demeure d’ailleurs l’une de ses pièces les plus régulièrement montées. Et on comprend pourquoi.

La mécanique d’écriture est remarquable. Précise, rythmée, incisive, elle emporte tout dans son tourbillon de répliques, de retournements, d’aveux et de mauvaise foi. Chez Guitry, on ne se contente jamais d’être cocu : on disserte brillamment sur la manière de l’être. Et c’est probablement là que le texte résiste le mieux au temps. Le désir, l’infidélité, l’amour-propre blessé, la peur de perdre l’autre, le besoin maladif d’être désiré-e : aucun progrès social n’a encore réussi à nous débarrasser de ces réjouissances.

Ce qui a changé en revanche, et radicalement, c’est la société dans laquelle ces pulsions circulent. Nous regardons aujourd’hui cette bourgeoisie parisienne comme on observe une vieille photographie de famille. Les hommes y occupent spontanément le centre du monde. Ils décident, possèdent, séduisent et commentent leurs conquêtes avec cette tranquille assurance du mâle alpha qui ne sait même pas encore qu’un jour son comportement portera un nom. Les femmes, elles, existent d’abord dans le regard masculin et l’horizon du mariage. Voilà pour la distribution officielle des rôles. Car lorsqu’on regarde mieux, ça se complique.

Les hommes parlent beaucoup de leur pouvoir mais les femmes, dans Quadrille, manipulent admirablement la circulation du désir. Elles observent, choisissent, testent, provoquent, mentent et redistribuent les cartes. Leur liberté sociale reste étroite ; leur liberté stratégique est autrement plus vaste. C’est tout le paradoxe passionnant du théâtre de Guitry : extraordinairement masculin dans son point de vue et pourtant peuplé de femmes qui refusent obstinément de rester là où l’auteur prétend les installer.

Une analyse récente du film que Guitry tira lui-même de la pièce pointe justement cette contradiction. Là où l’auteur sait célébrer ailleurs l’adultère lorsqu’un homme en profite, Quadrille devient singulièrement plus sévère lorsqu’une femme exerce à son tour cette liberté. Le libertinage, oui, semblerait dire Guitry. Mais à condition de savoir qui libertine qui.

Presque quatre-vingt-dix ans plus tard, voilà peut-être la meilleure raison de continuer à monter cette pièce. Non pour prétendre qu’elle « n’a pas pris une ride » — la présentation du spectacle ose gentiment la formule — mais justement parce que certaines rides sont passionnantes à regarder. Elles nous disent le chemin parcouru.

En 1937, l’indépendance économique des femmes, la maîtrise de leur fécondité, la reconnaissance des violences conjugales, la remise en question du devoir matrimonial ou la critique de la domination masculine appartiennent encore largement à un autre monde. En 2026, les rapports entre femmes et hommes se sont profondément transformés, les identités se sont diversifiées et l’égalité est devenue une exigence sociale et juridique majeure. Et pourtant… Qui possède qui dans un couple ? Qui désire davantage ? Qui trompe ? Qui souffre ? Qui pardonne ? Qui fait semblant de s’en foutre ? Qui détient ce pouvoir très particulier de pouvoir partir ?

Sur le plateau de Cæcilia, Georges Guerreiro a l’intelligence de ne pas chercher à moderniser frénétiquement cette vieille machine. La scénographie sobre et très réussie trouve parfaitement sa place dans le magnifique espace du théâtre. Un vaste rideau de perles occupe le fond de scène et remplace avantageusement les incontournables portes qui claquent du boulevard. À jardin, un palmier artificiel pousse dans un immense bac à glace rempli de bouteilles alcoolisées ; à cour, un canapé dont on pressent rapidement qu’il deviendra le centre géographique de quelques opérations sentimentalo-charnelles. Simple. Efficace. Et suffisamment élégant pour laisser le principal occuper l’espace : le jeu.

Et les quatre interprètes s’en donnent à cœur joie. Marie Druc campe avec beaucoup d’énergie l’amie haute en couleur qui semble toujours avoir trois pensées d’avance sur les autres. Elle excelle dans les intentions et dans cette manière de tirer les ficelles du petit théâtre amoureux, quitte à pousser parfois la réaction jusqu’à une exagération un brin mécanique. Vincent Babel impose comme souvent une formidable nonchalance. Il possède cet art précieux de donner l’impression de ne rien faire alors que tout passe : regard, silence, déplacement, petite inflexion de voix. Une élégance de jeu particulièrement adaptée à l’univers guitryen. Camille Figuereo dévoile quant à elle une belle palette qui lui permet de glisser avec fluidité de l’amante désirante à la femme bafouée, du contrôle à la fragilité. Et David Casada est aussi à l’aise avec son corps qu’avec le texte pour camper ce séducteur professionnel qui croit maîtriser les règles du jeu avant de constater qu’un sentiment est toujours capable de venir mettre le bazar dans les belles théories.

Ajoutons une excellente idée sonore : quelques irruptions de flamenco, utilisées avec parcimonie entre les actes. Ce décalage fonctionne très bien. La musique fait respirer la mécanique verbale tout en ramenant discrètement les corps au centre. Sous les mots brillants, les bonnes manières et l’hypocrisie bourgeoise, quelque chose demeure profondément animal. Ça désire. Ça parade. Ça marque son territoire. Ça attaque. Ça fuit.

Et finalement, c’est peut-être là que Quadrille traverse le mieux les époques. Le contrat social amoureux a changé. Fort heureusement. Les femmes ne sont plus censées attendre qu’un homme veuille bien les épouser et les hommes ont progressivement perdu quelques-uns des privilèges qu’ils considéraient jadis comme naturels. Le vieux monde de Guitry s’est lézardé. Mais sous ce décor social mouvant demeure une assez réjouissante permanence humaine. Jalousies, tromperies, trahisons, mensonges, peur d’être abandonné-e et désir irrépressible d’être aimé-e : nous avons changé les règles de la danse sans forcément changer de danse.

Alors oui, Quadrille a vieilli. Et c’est précisément pour cela qu’il peut encore être intéressant de le jouer. Parce qu’entre ce qui nous fait rire aujourd’hui comme hier et ce qui, heureusement, ne nous fait plus rire de la même manière, apparaît tout le chemin parcouru. Et peut-être aussi celui qui reste à faire.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Quadrille, de Sacha Guitry au Théâtre Cæcilia, dans le cadre du Festival Scène Vagabonde, du 15 au 27 septembre 2026.

Mise en scène et adaptation : Georges Guerreiro

Avec Vincent Babel, David Casada, Marie Druc et Camille Figuereo

Photos : ©Carole Parodi

Plus d’informations sur le spectacle et le Festival Scène Vagabonde sur le site du Théâtre Cæcilia

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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