Variations : Comment s’en sortir sans sortir

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Le confinement a été une période particulièrement stressante – mais étonnamment riche en inspiration. Autour de la question « comment s’en sortir sans sortir ? », Luana Pidoux vous propose sa vision personnelle de la situation… à la manière de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle).

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Variations : Comment s’en sortir sans sortir

Jour 17, 00 :13. Comment s’en sortir sans sortir ? C’est le titre que donne Anna à sa première « rédaction ». Et maintenant, elle peut enfin s’exprimer, grâce à ce stylo à l’encre verte qui glisse sur ces feuilles quadrillées. Elle a enfin trouvé le moyen de s’en sortir sans sortir. L’écriture lui permet d’oublier un peu les quatre murs qui l’oppressent. Anna ne se sent plus seule ; elle a retrouvé sa passion. Rien d’autre n’a d’importance lorsqu’elle écrit. Lorsqu’elle était au lycée, elle avait fait publier une petite nouvelle. Elle commence à raconter son enlèvement, et décide de tenir un journal, pour tenter de donner un semblant de rythme à sa vie dans ce trou moisi. Anna a réussi, elle s’est échappée, l’espace d’un instant, de cet endroit lugubre.

Jour 15, 8 :15. Comment s’en sortir sans sortir ? Anna n’en peut plus de se répéter cette question. Elle a mal à la tête. Elle a froid. Elle a faim. Chaque jour, ou chaque nuit, puisque, sans fenêtre, Anna ne voit pas la lumière ou les étoiles. Le décompte des jours lui échappe désormais. « Ça fait trop longtemps que je suis coincée ici… » Il faut absolument trouver un moyen de s’en sortir. Elle sait bien que les plans d’évasion imaginés par son esprit qui commence à divaguer ne vont pas fonctionner. « Faut se rendre à l’évidence ma cocotte, tu vas finir dingue si tu continues de te faire des films pareils », pense tristement Anna. Et là, une once d’espoir se présente à elle : au fond de la pièce, sur le vieux papier journal jauni et complètement chiffonné, elle remarque un bloc-notes et un stylo. Non, ce n’est pas une hallucination. « Le type qui apporte de la bouffe une fois par jour m’a laissé de quoi écrire. Voilà comment je vais m’en sortir, en attendant de sortir : je vais écrire ! ».

Jour 4, 14 :36. Comment s’en sortir sans sortir ? Telle est la question que se pose Anna, en boucle, quelques jours après son enlèvement. Prise au piège dans ce sous-sol, elle ne sait pas comment s’échapper. Elle voudrait rentrer chez elle pour voir sa sœur, ses amis, son chat. Elle observe la pièce autour d’elle. Aucune fenêtre. D’abord déçue, elle se dit ensuite : « je suis coincée sous terre, il n’y a forcément pas de fenêtre. Réfléchis, Anna… ». Après avoir scruté les murs à la recherche du moindre petit trou, observé désespérément la grille d’aération beaucoup trop haute pour être atteinte – surtout sans une chaise ou un quelconque meuble – Anna abandonne. Mais comment va-t-elle s’en sortir sans sortir ? Elle ne peut pas partir de cet endroit humide qui sent la vieille cave toute moisie. Elle aurait bien voulu, mais elle n’arrivera jamais à sauter jusqu’au plafond pour s’échapper comme une petite souris par cette fameuse bouche d’aération. « Mais pourquoi mettent-ils des bouches d’aération aussi haut, ces architectes ?! » se demande-t-elle, en colère. Anna se résigne, et cherche un moyen de se sortir de ce trou à rat. Elle tente alors de faire travailler son imagination et de développer une stratégie, comme dans son thriller favori où Melody, kidnappée, réussit à berner le type qui venait lui apporter son verre d’eau quotidien et à partir en courant par cette fichue porte toujours fermée à clefs. « Et si je lui mordais la cheville lorsqu’il se baisse pour me déposer mon plateau repas ? Je pourrais profiter du fait qu’il se ratatine en criant de douleur, pour l’assommer, après m’être relevée, avec un coup de pied, et ainsi partir en courant… », s’imagine-t-elle. Les heures passent, ou les minutes, car Anna a perdu la notion du temps. Elle finit par s’endormir, épuisée par son thriller imaginaire, et n’entend pas le plateau repas arriver.

Luana Pidoux

 Photo : © congerdesign

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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