Wajdi Mouawad : Éthique du verbe trembler (4/9)
Propos tirés de la leçon au Collège de France du 4 mars 2025
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, quelques réflexions issues de sa quatrième leçon titrée « Éthique du verbe trembler ».
… Ainsi, l’air de rien, dans les plis du temps, nous avançons inexorablement vers l’apocalypse absolue de la mort. Nous avons d’ores et déjà passé le col. Puisse la descente sur Aoste être plus dégagée que dévastée. La mort sera donc l’instant où il nous sera à donner à voir l’invoyable. Tout voir au moment où nos yeux se ferment. Entrer dans l’inconnu avec le sentiment d’être allé au bout de ce qui nous a été donné à vivre. Et arriver à l’instant où enfin l’identité se fixe, libérée en cela du poids de l’existence et du combat pour savoir qui nous sommes dans le débordement hors de soi qu’exige toute vie digne de ce nom.
À l’instant de la mort tout le monde tremble, bien sûr. Lorsque survient le temps de se séparer, de sauter à la mer, emporté par le flot, juste avant la noyade, distinguant encore ceux qui restent sur le navire, tout le monde devient chien effrayé face au typhon. Car c’est bel et bien l’effroi de la mort qui nous constitue et nous garde en vie. Sans lui, face à l’adversité des contrariétés existentielles, d’aucuns seraient tentés de mettre un terme beaucoup plus prématuré au voyage.
Alors comment affronter l’effroi de la mort ? Comment, en tant que mortel, trouver le héros en soi, celle ou celui qui dépasse l’effroi, telle une comète magique traversant, un instant, la constellation de l’humanité ? Pensons à Achille ou à Antigone. Ou à des étoiles filantes comme le controversé Bachir Gemayel. Quoi de plus bouleversant que la mort de la jeunesse ? Choisir une existence courte et glorieuse plutôt qu’une vie longue et sans éclat. Des personnes qui se sacrifient car elles aspirent à un souffle nouveau, à un véritable changement vers un monde meilleur. Jeanne d’Arc. Thomas Sankara. Lalla Fatma N’Soumer. Des gens, comme dit le poète Claude Gauvreau, capables « d’actes d’une si complète audace, que même ceux qui les ont réprimés ont été forcés d’admettre qu’un pas de délivrance a été gagné pour tous ». Aux antipodes donc de l’archétype caricatural du héros hollywoodien qui veut sauver le monde afin que tout continue comme avant (cf Covid). Pour qui un monde sauvé est un monde inchangé. Afin de reprendre sa place dans la matrice néo-libérale, re-vaquer à nos occupations et surtout penser à acheter un nouveau lave-linge. Autrement dit, surtout ne pas sortir de l’hégémonie du confort qui ne fait que prolonger l’agonie de la carbonisation de la terre.
À l’évidence, il ne s’agit donc pas uniquement de faire plaisir à Darty, Walmart ou Amazon, ni de se masturber à grands renforts de pop-corn dans des salles obscures, ni encore d’aller dans le sens d’une mèche blanche autocratique en perpétuelle érection (merci Cialis) qui veut tout pénétrer. Un héros républicain ne tremble pas, lui, diantre non. Il sauve le monde et meurt pour qu’on puisse continuer à consommer. Il n’a pas à faire de choix qui risque de faire trembler son âme. Achetez un bidet en mémoire de moi. Point. Lui aussi on le consommera. Et espérons qu’on l’oubliera bien vite.
Pourtant, depuis quelque temps, l’homme en état d’érection déflore sans vergogne la virginité de la dignité humaine. Rien ne doit se mettre au travers de sa route. Toutes les lois changent pour qu’il puisse pénétrer en toute impunité. Les normes (écologiques, culturelles, diplomatiques, politiques) explosent dans un mouvement de balancier associé au retour du refoulé. On ne s’embarrasse plus de la vérité, on change les narratifs sans scrupule, en utilisant la malhonnêteté, la désinformation et l’humiliation de celles et ceux qui ne pensent pas comme lui. L’homme en état d’érection se croit tout permis. Il viole tout ce qui le contrarie et éjacule notre bien-être. La dictature de l’érection devient le lieu du viol. Et qui refusera la pénétration sera éliminé puisqu’il refuse le foutre du bien-être. L’homme en état d’érection pense que son bien personnel est le bien commun. Pourquoi tremblerait-il ?
Il y a donc une certaine lecture politique du tremblement. Nous sommes en effet dans un tout autre film quand on parle d’atteindre le tremblement de celui ou celle qui vit une tragédie et en sort grandi. Convoquons là encore les mythes anciens : Agamemnon et Iphigénie pour ne pas les nommer. Le premier est l’alpha, roi de Mycènes, la seconde sa fille aînée adorée. Le mythe raconte qu’il doit la sacrifier de sa propre main pour rallier la cité d’Ilion avec l’armada grecque engluée dans un calme plat. Ainsi le veut l’oracle. Victime et bourreau en même temps. Entrer dans la mémoire du temps par l’infanticide. Le pop-corn en travers de la gorge, on rigole moins du coup. Car Agamemnon tremble. En son âme et conscience. Et il décide de privilégier le bien commun. Alors il tranche la gorge de sa fille pour que le vent se lève. Les deux savent que ce sacrifice permet de défendre une certaine vision du monde, que le bien commun est plus important que les intérêts individuels, fussent-ils ceux de l’amour absolu d’un père pour son enfant. Dans le regard d’Iphigénie, il y a une force qui indique à son père qu’ils sont l’instrument de la volonté des dieux mais qu’il existe quelque chose de plus grand que les dieux qui mérite l’abysse dans lequel ce sacrifice va les plonger.
Quoi de plus tragique que l’amour sacrificiel ? Passons maintenant des Grecs aux chrétiens : D’Agamemnon et Iphigénie à Abraham et Isaac. Qu’est-ce que le père de la Foi peut faire de l’injonction d’un Dieu qui le met à genoux ? Il ne peut que trembler. Deux autres fourmis devant la goudronneuse de l’histoire. Et il n’y a rien à sauver. Alors Abraham se tait et mène son fils au sacrifice. Il reste sourd lorsque celui-ci le supplie de l’épargner. Il ne s’agit plus de bien commun mais d’un bien qui n’a plus de nom si ce n’est son rapport infini à l’amour de Dieu. C’est le tremblement extrême face à l’invisible.
Et l’écriture peut être cette boussole qui nous guide vers le pays du tremblement en révélant les ombres de soi tapies sous les apparences du quotidien. Trembler pour une cause, une raison. Écrire relève du tremblement d’Abraham. On écrit par obéissance à une force sombre qui dicte ses injonctions. On s’emploie dans le silence à aller voir comment notre âme se noircit pour que les mots trouvent dans la fange de nous-même la monstruosité de ce que nous pouvons être, nous pourrions être, nous avons failli être. À quels dilemmes nos intimités font-elles face ? Combien d’assassins sommeillent entre les mots si on les autorise à s’écrire en nous ? Et combien de biches ou de béliers mythologiques pour trouver une issue ?
Répétons-le : écrire ne s’enseigne pas. Il faut s’imprégner d’images par une sorte d’hypnose. Trouver dans l’interstice de nos transes les sensations de la scène. Et s’il s’agit d’un tueur, alors savoir qu’on aurait pu, en d’autres circonstances, être ce meurtrier-là et égorger l’enfant. Puis écrire, en tremblant, comme si c’était un vécu. On ne discute pas ce qui veut s’écrire en nous. On obéit. Quitte à passer pour un psychopathe. Et, au pays du tremblement, l’écriture nous indiquera comment y perpétrer un sacrifice incompréhensible.
La bonne nouvelle est qu’il existe aussi une catégorie de héros gériatriques, à savoir qu’il est toujours possible de déborder de soi, même au soir d’une longue existence médiocre. Aucun scénario n’est écrit d’avance. Et il se peut, à la suite de circonstances hasardeuses et à la surprise de tous, que même un pleutre se découvre un courage jusqu’alors insoupçonné le conduisant à une action héroïque juste avant de trépasser. Qui n’aimerait pas être pleuré ainsi au jour de sa mort ? Mais une constante demeure, celle de la dimension sacrificielle qui nous fait trembler.
Ainsi, le héros est celui qui, par le tremblement, ose se rapprocher du gouffre de sa propre folie. Trembler est le verbe qui nous sort de notre raison. On ne contrôle jamais un tremblement, on ne le décide pas. Il nous permet d’entrer par effraction dans l’interstice de nos ruines, là où erre ce qu’il y a de plus meurtri en nous. Et c’est peut-être dans la sincérité de nos brûlures qu’est le trésor du tremblement, celui qui nous permet de saisir la jouissance d’exister entre quête et odyssée, entre passé et présent, entre ressassements et espoirs. Le tremblement est une force qui habite les vrais héros. Et ce ne serait qu’au cœur du tremblement, face à la démesure de l’imminence de la catastrophe, qu’une repentance est possible pour nourrir l’humanité de l’homme. D’où l’éthique du verbe trembler.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Éthique du verbe trembler, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)
Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photo : © Patrick Imbert
