Wajdi Mouawad : Singularité du verbe rencontrer (6/9)
Propos tirés de la leçon au Collège de France du 18 mars 2025
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, quelques réflexions issues de sa sixième leçon titrée « Singularité du verbe rencontrer ».
… L’ouverture à l’autre signe la démocratie. À l’inverse, la fermeture sur soi nous amène au bord du gouffre des autocrates. Ne vivre qu’avec soi et ses amis est somme toute une assez bonne définition de la dictature. Cela passe aussi par l’appauvrissement du langage pour raconter le monde. George et sa novlangue ont eu le nez fin pour renifler la merde qu’on a enfantée. Pourtant, dans le terrain vague de nos blessures, tous les maux sont là. Il suffit de se baisser et de les cueillir. Et il suffit parfois de dire les mots qu’on n’a jamais dits. L’écriture des douleurs se décline pour le poète dans l’amoncellement des images. Ramasser les fragments en vrac, ramasser les fragments de ce qui est meurtri, le consoler, le ramener à la mémoire, le raconter.
Raconter les rencontres de nos vies. Car c’est la rencontre qui donne une nouvelle dimension. La rencontre qui permet d’accéder à soi, à son intériorité. La rencontre qui peut décoller l’abeille de son pot de miel. Car elle est entrée dans le pot. Et si elle veut survivre, elle doit en sortir. Mais sa raison d’être est le miel. L’abeille est prise au piège de sa contradiction : ce qu’elle aime par-dessus tout la tue.
Comment se libérer d’une rencontre qui tache comme le vin sur la blancheur de la nappe ? Une rencontre aussi incendiaire que les passions amoureuses qui nous détruisent, nous mènent à la mort, pire à la folie. Dans le fracas de nous, il est des rencontres qui nous ouvrent à l’intime violence insoupçonnée que l’on porte. Des rencontres néfastes, démoniaques, sataniques mais aussi extraordinaires et magiques. Des rencontres qui permettent de naître une seconde fois. Même si la source est effroyable.
Prenons un enfant de huit ans. Pris dans le fatras de la guerre civile libanaise. Porteur malgré lui d’une histoire communautaire. S’identifiant aux héros belliqueux, ici les Kataëb, milice chrétienne sanguinaire. Au risque de devenir à son tour un enfant-soldat. Surtout si on lui met une kalachnikov entre les mains comme si c’était un jouet de 3,6 kg. Et que l’enfant fait corps avec l’arme. Qu’il sent la puissance entre ses mains, la mitraillette devenant l’incarnation de l’indicible, de l’inavouable. Et qu’il ressent alors l’océan insondable de violence qui inonde sa famille depuis l’Empire Ottoman. Qu’il l’utilise pour tuer une vieille ânesse comme un rite de passage. Jouissance, éjaculation, extase kalachnikovée. Wajd. Qui, enfant, a une fois tiré avec une kalachnikoff ne peut se remettre de cette sublime sensation. Il y a quelque chose de l’ordre du surgissement du divin. Rien ne semble pouvoir égaler la plénitude de ce moment. Addiction chamanique comme le comédien qui entre en transe grâce au texte. Violence d’un côté, créativité de l’autre. Alors, sa vie durant, l’enfant va chercher à faire le deuil de cette folle ivresse. Comment sortir de l’addiction de la kalachnikov ? Qu’est-ce qui peut être plus fort que la puissance des balles ? Ce n’est pas pour rien qu’on en fabrique treize milliards par année…
Peut-être qu’un chemin est la multiplication des rencontres. C’est une opération sans fin. Séparer ce que la transe a uni est aussi complexe qu’extraire une tumeur enchevêtrée au cœur du réseau névralgique de la raison. Vivre chaque rencontre comme une couche d’aquarelle sur le tableau de notre vie. Teinte invisible par teinte invisible se peindra alors peut-être l’antithèse de la kalachnikov. Mais quelles rencontres peuvent avoir la force de nous arracher au pot de miel ? Celles de l’amour, assurément. Aimer sa moitié. Comme au premier jour ou même mieux. Et comme la plus petite des poupées russes, on ne savait pas qu’on était sur le point de passer le seuil de ce qui allait déterminer tout le reste. On ne le sait pas et cette ignorance est précisément ce qui permet tout. Quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, on ne sait pas que ce sera pour le reste de la vie. Aimer, c’est investir dans le saignement. Que ce soit pour l’un ou pour l’autre puisqu’arrivera le jour où l’un·e s’en ira et laissera l’autre inconsolable. Aimer, c’est accepter de dire je t’aime plus que le chagrin que l’inévitable perte causera.
Aimer aussi l’ami, bien sûr. Celui qui vous permet de déborder de vous pour entrevoir des jardins insoupçonnés. L’ami qui est cet être sacré que vous connaissez bien et que vous aimez quand même (Woody Allen). Une rencontre comme un clinamen. Quelqu’un qui nous montre que la porte que nous pensions fermée à double tour n’est pas infranchissable. Il suffit de ne pas attendre qu’elle s’ouvre mais de simplement passer à travers. Quelqu’un qui peut semer en nous une manière d’être, de regarder, de se tenir, une droiture, une intégrité qui permet de lire, d’écrire, de parler et de penser pour et par soi-même autant que faire se peut. L’amouritié pour planter des amazonies de petits bonheurs qui panseront peut-être peu à peu l’enfance assassinée. L’ami qui deviendra le parrain de votre fils, vous vous rappelez cette merveille qui est née le 17 juin 2005 à 04h11… et qui pesait 3,6 kg… le poids d’une kalachnikov… une arme pour exploser le malheur.
Et lire les Grecs. Sophocle surtout. Lorsqu’il décide de s’émanciper des standards d’écriture de l’époque et de son maître Eschyle en introduisant un personnage supplémentaire qui permet la rencontre entre Créon et Antigone. Or, c’est leur confrontation qui va conférer à la pièce son aura intemporelle. Par la révolte d’Antigone, celle-ci va devenir l’archétype d’une femme qui en inspire des millions de personnes depuis 2500 ans. C’est dans la rencontre inattendue qu’on a l’opportunité de se dépasser. C’est la confrontation avec Créon qui révèle la beauté d’Antigone. La voir lui tenir tête. C’est cela qui nous bouleverse. Cette jeunesse ardente dressée contre le pouvoir. Le jeune homme de Tian’anmen face au char d’assaut. Gandhi face à la brutalité de l’empire britannique. Rosa Parks s’asseyant à l’arrêt du bus. Et tant d’autres qui, obstiné-es, font brûler le feu incandescent de la justice.
C’est le fracas de deux entités qui se rencontrent qui donne naissance à l’énergie du récit. Il faut se fragmenter au visage de l’autre pour se révéler à soi-même. Alors l’écrire pour s’en souvenir. Se souvenir qu’on a été si près du bord de notre ravin. Et que des mains ont tenté de nous y précipiter mais que d’autres nous ont retenus. Alors essayer de faire en sorte que le crayon prenne peu à peu la place de la mitraillette. Et espérer l’opportunité de superposer les aquarelles de l’amour dans la singularité du verbe rencontrer.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Singularité du verbe rencontrer, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)
Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photos : © Stéphane de Sakutin
