Mers et esprit tout aussi agités

« Sur un porte-conteneurs, les marins ne sont pas seulement des vigiles de la mer, du fret, de la carcasse du cargo […]: ils sont avant tout des sentinelles du temps […]. Au large, la notion du temps est une équation à blanc ; l’heure qu’indique les montres d’un navire marchand est une heure presque constamment artificielle » (p. 58)

2015, à terre et sur l’eau. Jessica Da Silva Villacastín embarque, aux côtés de la MARMAR – ou équipage du CMA CGM Platon, sur un paquebot hiératique, issu d’une lignée de sisterships aux évocations grecques. Leur signe d’appartenance : 170 mètres de long pour 27,2 de large. Manières de dire qu’on ne les loupe pas sur les mers. Quatre ans plus tard, le temps de former un récit à partir d’une tempête de mots, voici Un boudoir sur l’Atlantique de Jessica Da Silva Villacastín, publié aux Éditions Encre Fraîche (2019).

Packet-boat

Il est de ces moments précieux où l’on ouvre un livre comme l’on entame un chemin, suivi car motivé par une indication subliminale. Avec comme petit projet fou celui d’emprunter les mêmes vagues que l’auteure, voici que je découvre, au Salon des Petits Editeurs, le livre témoin du trajet de Jessica, accréditée auprès du Centre Spatial Guyanais, en tant que journaliste, pour être en première place lors du lancement de la fusée VA225. Le trajet, en bateau et en mots, s’étend du 19 janvier 2015 au 08 septembre 2015.

La verve journalistique de l’auteure se manifeste à plusieurs reprises – dans les informations précises qu’elle délivre, les débats qu’elle amorce – ce qui confère au roman une donnée simultanément informative et poétique. Les chiffres sur la marine marchande, la catégorisation des différents paquebots – Open Top ou Flat Rack[1], à Anvers ou à Hambourg – apportent un éclairage documentaire à son histoire. « Inauguré en 1914, le canal de Panama avait en effet pris du retard avec l’arrivée des porte-conteneurs de type ‘Post-Panamax’ » (p. 42) On se rappelle des conversations historiques entamées de-ci, de-là, et les anciens packet-boat (avant la prononciation moderne « paquebot ») qui filaient, le plus rapidement possible, pour mener le courrier officiel à bon port.

Dans ce journal de bord – une expression adéquate pour cette marine éphémère –, des passages descriptifs évoquent « la communauté du château […] les Philippins et les Roumains […] sous le commandement du capitaine » (p. 54) avec une plume très terre-à-terre, l’idée étant d’alimenter le lectorat de nouvelles connaissances.  C’est une force du récit, qui tend à extraire une substance accessible à tous à partir d’une expérience personnelle. Aussi trouve-t-on l’image du château si bien trouvée pour décrire l’habitat de brève durée des marins : espace secret qui traverse le temps et renferme pléthore d’histoires. Toutefois, cette caractéristique – plume sans détours – finit par s’épuiser en fin de récit : les diverses informations délivrées sur la Guyane, les établissements et les lieux de repos, même s’ils reflètent les états d’une âme débarquée trop tôt sur les rives, ne laissent que peu de place à la curiosité du lecteur. Mais cette légère inimitié à l’égard du récit est de brève durée.

Naviguer à vue

C’est qu’il faut une sacrée niaque pour s’exiler le temps d’une traversée estivale, dans un endroit fortement marqué par la notion de dur travail, et laisser ses airs de componction à quai. Cette force d’esprit transperce le récit. Dans ce récit en « je », l’auteure ne veut nous en faire accroire, elle raconte ce qui la remue : « La route peut encore me réserver des surprises ou des contre-temps à terre ; il vaut mieux garder l’esprit au beau fixe et ne pas s’encombrer d’hypothèses désagréables. » (p. 63) Avoir le vœu muable de disparaître, « juste avoir la certitude que personne ne pourra te proposer de sortir ou t’appeler (…). Ne pas être obligée de dire « non » pour se défendre un espace… » (p. 20) a beau être une « tentation contemporaine », si l’on pense par exemple à Disparaître de soi de David Le Breton, ce désir donne à penser : quelle place laisse-t-on au hasard créatif dans nos vies, au doute qui crée l’élan ? Le roman alterne ainsi entre un destin personnel et une réflexion plus sociologique tournée vers nos agitations « occupatives », et notre ambition d’être toujours au top du motivomètre.

L’auteure se surprend à réaliser que « le vide est un sentiment vital » (p. 132) et qu’il ne faudra pas oublier à quel point il importe de laisser libre cours à ce qui croise notre route : « Je vais penser ce voyage à venir pour voyager au-delà de celui-ci, pour ne plus rien désirer d’autre qu’un nouveau voyage dans celui-là même. » (p. 14) Ces phrases accompagnent les lecteurs plusieurs semaines, peut-être parce qu’elles dessillent nos paupières sur des réflexes à modifier. On n’est jamais seul à changer… Les dernières pages du récit relatent plusieurs rencontres, auxquelles l’auteure est particulièrement sensible après les heures, certes extensibles mais longues, sur le porte-conteneur. Ici, un brin d’humour aurait donné au retour à Genève une touche plus idyllique – porteuse des bienfaits de la route. Car il fait toujours bon de revenir avec un regard différent, un des High Hopes musical (proposé par l’auteure) que nous procure ce moment sur l’Atlantique.

Laure-Elie Hoegen

 Référence : Un boudoir sur l’Atlantique, Éditions Encre Fraîche, 2019, 141 p.

Photos : © Laure-Elie Hoegen

[1] « Selon la nature de la marchandise, le conteneur peut être réfrigéré (Reefer), à toit ouvert (Open Top), décloisonné latéralement et sur le toit (Flat Rack), voire encore par exemple de type citerne (Tank) ». (p. 43)

Laure-Elie Hoegen

Laure-Elie H. souhaite contempler, observer puis archiver et causer de la vie des scènes romandes. Voici ce qui la nourrit parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, elle vous attend au café des Planches ou pour une lecture inattendue !

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