Variations : Comment s’en sortir sans sortir

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Le confinement a été une période particulièrement stressante – mais étonnamment riche en inspiration. Autour de la question « comment s’en sortir sans sortir ? », Lucie Krey vous propose sa vision personnelle de la situation… à la manière de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle).

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Le dimanche après-midi est toujours sacré

Comment s’en sortir sans sortir ?

                                Bonjour les filles,

                                Merci beaucoup pour votre invitation, mais je n’ai pas très envie de
sortir aujourd’hui. J’espère que vous comprenez

                                mais mon chat a mangé mes clés. Désolée ! Amusez-vous bien.

 envoyé à 12h52

Comment s’en sortir sans sortir ?

Notre petite voiture s’élance sur la route qui longe la falaise. La crique dévoile ses eaux scintillantes comme l’entrée du paradis ; le repos bien mérité des vacances est proche.

Nous passons le seuil de la maisonnette. Ma mère ouvre les volets, défait ses valises, installe ses livres sur l’étagère, dispose ses produits de toilette dans le meuble de la salle de bains – pendant que les dernières minutes du jour s’évanouissent.

Le soir lance son ombre sur la mer et atteindra bientôt la côte. Perchée sur le rebord de la fenêtre, je cherche du regard le dernier coin ensoleillé de la crique, qui semble n’attendre que nous. Je répète timidement ma question : « Et si nous sortions plutôt nous baigner ? – Non. » Au loin, les vagues s’écrasent sur les rochers, me berçant d’amertume.

Ma tête effleure la grève et s’endolorit au rythme des flots. La douceur du vent cède à la mollesse de l’étoffe. La voix de ma mère retentit : où est son livre sur l’éducation des chats ? Pourquoi y a-t-il des croquettes dans la valise ? Le soleil disparaît tout à fait et mes paupières s’ouvrent sur mon téléphone, qui traîne encore sur la table basse, et sur mon chat, qui me fixe de ses deux billes impatientes.

Comment s’en sortir sans sortir ?

Je pourrais paresser sur le coussin rouge toute la journée, mais des gazouillis d’oiseaux me donnent une meilleure idée : pour égayer une après-midi ennuyeuse, rien de tel qu’un moineau frais. Et hop ! Je saute à terre.

Sûre de mon coup, je me déhanche d’un air royal à travers le salon. J’aimerais pouvoir dire à un de ces moineaux : considère-toi comme mort. J’accélère le pas en entrant dans la cuisine ; vraiment, je suis morte de faim ! Je passe à côté de mes gamelles sans un regard. Je grimpe sur le plan de travail pour accéder à la fenêtre.

Quoi, elle est fermée ?! Impossible ! Je gratte un des carreaux de la patte, espérant ainsi transpercer la vitre. Comme d’habitude, cela ne fonctionne pas. Me voilà condamnée à regarder les moineaux tournoyer sur la terrasse, sous mes yeux – quelle insolence !

Bien, bien, passons donc par le sous-sol, même si cela nous fait perdre un temps précieux que nous aurions pu employer à capturer ces piafs avant qu’il ne soit trop tard. Je dévale les marches menant à la buanderie – là où mon humaine lave ses pelages réutilisables. La pièce est moins lumineuse que d’habitude ; parvenue devant mon trou, je comprends pourquoi : quelqu’un a entreposé des cartons juste devant ! Impossible : cela voudrait dire que je suis coincée !

Je frappe le sol de ma queue car tout cela commence à m’énerver. Je remonte au pas de course. Je jette un coup d’œil à mes gamelles : il n’y a que des croquettes et du pâté. Ce n’est pas assez bien. Je trottine jusqu’au canapé où mon humaine dort. Cela ne m’étonne pas : elle est plus paresseuse encore qu’un chat. Je me mets à miauler comme si ma vie en dépendait – ce qui est le cas – et je le ferai jusqu’à ce qu’elle se décide à m’ouvrir la fenêtre de la liberté.

Lucie Krey

Photo : © Peggychoucair

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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