Les réverbères : arts vivants

À la Limite : beau clap de fin pour l’Atelier Théâtre En-Jeu !

Du 4 au 13 juin, l’Étincelle, salle de spectacle de la Maison de Quartier de la Jonction, accueille la dernière pièce de l’Atelier Théâtre En-Jeu : À la Limite, écrite et mise en scène par Patrick Brunet. Un texte drôle et poétique, qui sent bon le fantastique… mais aussi l’actualité contemporaine. À voir sans modération !

Tout commence… par une ligne. Blanche. Droite. Assez épaisse. Et qui continue vers l’horizon, aussi loin que porte le regard. Arrivée un beau matin, elle semble tombée de nulle part – comme si une force mystérieuse, un peu farceuse, s’était amusée à la tracer depuis le ciel. La situation pourrait être cocasse, si la fameuse ligne ne traversait pas un petit village aussi anonyme que tranquille. Ici, on n’est pas habitué-e aux événements étranges : aussi, de la boulangère (Isabelle Sommer) au notaire (Alex Gerenton), de l’agriculteur (Éric Ansart) à l’institutrice (Gabrielle Rossi), en passant par l’infirmière (Muriel Magnin), la patronne du bistrot (Mireille Lador) ou l’entrepreneur des travaux publics (Samir Kasme), on s’interroge. Qu’est-ce que c’est que cette ligne, qui traverse le village – le découpe en deux ? Qui l’a mise là ? Pourquoi ? Jusqu’où s’étend-elle ? Que signifie-t-elle ? Est-il dangereux de la traverser ? Et surtout : est-ce que Monsieur le Maire (Patrick Brunet) est au courant ?!

De la bande dessinée…

Pour raconter cette histoire, Patrick Brunet fait le choix d’un décor aussi sobre qu’efficace, lequel n’est pas sans évoquer visuellement la « ligne claire[1] » chère à la bande dessinée belge. Dans le fond du plateau, la silhouette d’un village se découpe sur les rideaux noirs. On y reconnaît l’église, la mairie, des maisons aux toits pentus, de petits immeubles… le tout, bien délimité d’un trait noir, avec des aplats jouant avec tous les chromatismes du gris (de l’anthracite au presque blanc). Pas de couleurs, comme pour redoubler la blancheur de la ligne tombée du ciel. Cette fameuse ligne, la voici d’ailleurs déroulée sur le plateau, avant même l’entrée des personnages : comme mue par une force invisible, on la voit s’étirer devant nos yeux, en une diagonale parfaite qui coupe la scène entre le fond (côté Cour) et le devant (côté Jardin). Son tracé n’a rien d’anodin, puisqu’elle semble ainsi renforcer la présence de ce quatrième mur cher au théâtre – un peu comme si nous, le public, allions nous retrouver coupé-es des personnages. Mais j’y reviendrai.

Face à cette ligne énigmatique, Patrick Brunet campe une série de personnages truculent-es. Ce sont elles et eux qui apportent de la couleur au décor en noir, gris et blanc. Comme souvent dans la bande dessinée (par exemple, chez Hergé, où l’on identifie au premier coup d’œil Trifon Tournesol et sa tenue verte, ou le majordome Nestor à sa livrée de fonction), chacun-e est vêtu-e de couleurs vives ou d’une tenue adaptée à son métier : jogging des années 80 pour l’institutrice qui court avant de donner la classe, combinaison de travail pour l’agriculteur, gilet et torchon pour la patronne du bistrot, blouson de cuir un peu m’as-tu-vu pour l’entrepreneur… À cela s’ajoute leur complet anonymat : pas de prénom, seulement un métier qui implique (souvent) une manière de percevoir le monde. Voilà un autre point commun avec la bande dessinée – et plus particulièrement, la caricature : avec ses personnages, Patrick Brunet construit des archétypes. Les protagonistes d’À la Limite, ce sont Monsieur-et-Madame Tout-le-Monde.

… à l’intrigue fantastique…

La bande dessinée n’est pas la seule référence sur laquelle se construit À la Limite. Dès le départ, le récit nous embarque dans un scénario digne d’une nouvelle fantastique à la Guy de Maupassant – mais avec bien plus d’humour ! En tant que genre narratif, le fantastique se distingue par l’irruption soudaine d’un événement surnaturel (ici, la ligne blanche venue de nulle part) dans un quotidien réaliste (le village, qui ressemble à tous les villages que l’on connaît, du canton de Vaud à la France profonde).

Tout le début de la pièce repose d’ailleurs sur la rencontre entre les codes du fantastique et ceux de la bande dessinée caricaturale : confronté-es à la mystérieuse ligne blanche, les personnages y vont de leurs suppositions, doutes, idées, peurs, gags… Ils et elles tirent à hue et à dia pour tenter de trouver une solution au problème – sans jamais y parvenir. Même le Maire (qui brille beaucoup par son absence et dont les rares apparitions sont saluées par ses administré-es de plus en plus remonté-es !) ne sait pas de quoi il en retourne, malgré ses téléphones répétés à « Monsieur le Préfet ». Peu à peu, cependant, une supposition revient dans les bouches des unes et des autres : et si la ligne était un nouveau genre de frontière ?! D’abord présenté sous forme d’hypothèse parmi d’autres, le concept de « frontière » prend de plus en plus de place dans la bouche des personnages – ce qui convoque tout un lot d’inquiétudes : une frontière, mais pour quoi faire ?! Pour annoncer une guerre ? Protéger l’intérieur (le village) de l’extérieur (le reste du monde) ? Suggérer un changement de pays ? À diverses reprises, les regards des protagonistes, qui se perdent dans notre direction, nous font comprendre que nous sommes, nous public, peut-être du mauvais côté de la frontière. C’est alors que tout bascule… et qu’une DEUXIÈME ligne blanche apparaît.

… en passant par l’actualité

Voici donc le village coupé par DEUX lignes parallèles. Couloir de passage ? No man’s land ? Tracé pour le Tour de France ? Les suppositions s’emballent, les personnages sortent sans cesser de débattre – ce qui annonce le climax de la pièce, celui grâce auquel le texte de Patrick Brunet va nous emmener là où l’on ne s’y attendait pas.

La musique (composée par Stéphane Mayer) s’élève. Dans la pénombre, de nouvelles silhouettes entrent. Elles portent des vêtements disparates, déchirés, rapiécés. De gros sacs à dos. Des tentes, des thermos, des réchauds de fortune. Elles ont marché longtemps – depuis des jours. Depuis des mois. Elles ont pour noms Charhrazed (Mireille Lador), Asli (Muriel Magnin), Didem (Gabrielle Rossi), Fatouma (Isabelle Sommer), Yurive (Éric Ansart), Mounir (Samir Kasme), Raznavu (Alex Gerenton), Zora (Leila El-Hindi), Ajerij (Clairette Brunet), Elisha (Cassandre Marguet) ou Estevan (Émile Brunet). Ce sont des migrant-es, qui viennent de partout – ou de nulle part. Racontées en voix off sous forme de témoignages, leurs histoires s’élèvent peu à peu. Oscillant entre simplicité, poésie et dureté, les récits disent avec des mots simples des expériences d’exil – des expériences de perte, de deuil, mais aussi d’espoir. À chaque fois, les mêmes mots : Dans mon pays… Comment était-ce dans leur pays ? Certain-es ont quitté des dictatures, d’autres des terres asséchées et stériles. Certain-es ont fui pour éviter la prison, d’autres traversé des océans (de sable ou de vague). Certain-es ont fui les bombes, d’autres vu leurs parents mourir. Aucune, aucun n’a choisi de partir. Tous, toutes y ont été contraint-es. Pour survivre – car ce qu’on vit lorsqu’on s’exile ne s’appelle pas « vivre ».

Les voici désormais aux portes du village, entre ces deux lignes blanches mystérieuses qui, loin de les effrayer, les rassurent. Comme si cet espace, ce petit coin d’endroit délimité par on-ne-sait qui, leur apportait un peu de repos… avant de repartir. Face à elles et eux, peu à peu, les gens du village vont s’interroger : faut-il les accueillir ? Les chasser ? Les intégrer ? Les ostraciser ? Toujours avec humour, Patrick Brunet met dans la bouche de ses personnages des discours d’entraide, de tolérance… mais aussi des paroles de rejet, de racisme et de complotisme – qui rappellent douloureusement la montée actuelle des extrêmes-droites.

L’immigration a toujours existé, écrit Patrick Brunet dans la note d’intention qui accompagne sa pièce[2], mais ces derniers temps, je me sens indigné. Je trouve que le sort des réfugiés s’est aggravé. Je ressens encore plus l’injustice que vivent ces migrants, forcés à fuir, à la recherche d’un mieux vivre. Ils bravent tous les dangers pour survivre ! C’est une véritable tragédie humaine qui se déroule à nos frontières. On voit se déployer des pratiques inhumaines. […]
Actuellement, l’absence de solutions [notamment gouvernementales] en matière d’accueil et de partage de responsabilités alimente les tensions et joue en faveur des extrémistes et des xénophobes. Ces groupes menacent et attaquent les réfugiés, mais aussi les bénévoles qui les aident, qui les soutiennent. Et cela ne fait qu’empirer !
On doit continuer à soutenir les personnes dans l’errance, dans le besoin. On doit leur proposer une assistance humanitaire. On se doit d’être pour eux, un refuge. On doit se comporter, sur son propre territoire, avec humanité envers les personnes en quête de sécurité. En abandonnant les réfugiés, on abandonne aussi son âme.

À ces questionnements s’ajoutent des questions de fond : comment accueillir tout le monde ? Que signifie « posséder une terre » ? Un territoire est-il d’ailleurs un espace que les êtres humain-es peuvent revendiquer ? Comment faire du vivre-ensemble concrètement, au-delà des mots et des vœux pieux ? Avec nuance et humanité, À la Limite pose ces questions sans détour, pour nous mettre face à nos propres contradictions de pays dits « favorisés » – mais toujours avec humour, poésie et humanité. Comme dans cette danse entre Zora et la petite Elisha, qui nous rappelle que l’espoir existe toujours, malgré la peur. Un joli point d’orgue pour cette dernière saison de l’Atelier Théâtre En-Jeu, après vingt-cinq ans sous la houlette de Patrick Brunet. Bravo et bon vent !

Magali Bossi

Infos pratiques :

À la Limite, de Patrick Brunet, par l’Atelier Théâtre En-Jeu, du 4 au 13 juin 2026 à l’Étincelle (salle de spectacle de la Maison de Quartier de la Jonction).

Mise en scène : Patrick Brunet

Avec Leila El-Hindi, Mireille Lador, Muriel Magnin, Gabrielle Rossi, Isabelle Sommer, Claire Brunet, Cassandre Marguet, Éric Ansart, Alex Gerenton, Samir Kasme, Patrick Brunet et Émile Brunet

https://mqj.ch/

Photos : © Barbara Verluis

[1] Expression proposée en 1977 par Joost Swarte, dessinateur néerlandais. Elle désigne le style propre à Hergé et aux artistes gravitant dans l’orbite du Journal Tintin. La ligne claire se caractérise par des aplats de couleurs, sans effets d’ombres ou de lumières, délimité par un trait noir d’une épaisseur régulière.

[2] Je le remercie d’ailleurs de m’en avoir transmis le texte !

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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