Wajdi Mouawad : Épiphanie du verbe être (2/9)
Propos tirés de la leçon au Collège de France du 18 février 2025
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, quelques réflexions issues de sa seconde leçon, titrée « Épiphanie du verbe être ».
Écrire. Écrire pour oser l’interdit, l’effraction, ce qui ne s’apprend pas. Écrire le champ de mines, le champ de ruines. Et le piano abandonné au milieu du désastre. Ces notes mal accordées sont un alphabet. On peut tout faire avec un alphabet. Il faut juste tirer la flèche pour savoir où se trouve la cible. Écrire toutes les histoires qui sont toujours quelque part la même histoire. Un jour quelqu’un quelque part lui est arrivé quelque chose. Point. Écrire pour raconter des histoires aux aveugles. Le feu est nourri du bois de chaque histoire qui vient de la même forêt. Ce sont toujours des tragédies : le Liban, la Shoah, Gaza, le Rwanda… L’autocrate veut éteindre les récits, anesthésier la mémoire. Il faut l’enflammer, ne pas oublier, la renforcer de l’histoire des hommes. Le récit est un espoir. Où se noient les récits de notre époque ? Qu’est-ce qui survient ? Qui est le survenant qui porte le récit ? Nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant. Mais écrire est le rituel par lequel invoquer l’ombre. Et l’ombre relève toujours le sacrifice, la tragédie grâce à laquelle les hommes ont inventé sa sœur jumelle, la démocratie. L’histoire des hommes est une goudronneuse. Et la poésie, ces quelques fleurs qui échappent au nappage ou recrèvent la surface après coup. Tant qu’il restera une luciole, avait répondu Césaire à Pasolini. La poésie est cette croisée de chemins où il peut toujours y avoir un autre possible.
Ouvrir des échappées poétiques au milieu de l’agitation et du fracas du monde. Développer sa pensée comme on gravit l’Everest. Alors quand est-ce que ça commence ? Comment ça se trame, ça se tisse, l’écriture ? Quand commence l’aurore ? Bien avant le premier chant d’oiseau, quand il fait encore nuit d’encre, l’aurore se prépare déjà quelque part dans les confins. Le désir précède toujours le bruissement des choses qui se mettent en chemin pour créer le visible. Quelque chose se passe dans les limbes. Ça complote, ça bruit en nous à notre insu. L’écriture, comme l’aurore, commence dans le désir. Ça écrit déjà avant d’écrire. L’entrée dans la lumière débute dans l’obscurité. Le minuscule grain de beauté est là bien avant la tumeur. Des coulisses à la scène. C’est l’histoire du sculpteur à qui l’enfant demande comment il savait qu’il y avait un cheval dans ce bloc de marbre. Il a raison, l’enfant, le cheval était déjà là dès l’instant où la montagne d’où vient le marbre est née. L’écriture ainsi arrive comme le jour qui se lève. Relevant plus de la rosée que du chemin cadastré. Elle vient de loin, d’horizons intérieurs inaccessibles, d’observations fragmentaires incompréhensibles a priori. Elle aime d’abord se cacher et c’est elle qui décidera quand elle nous rejoint, quand elle surviendra. Ça peut prendre des mois, des années, des piles de papiers griffonnés dans des bistrots sans charme ou des gares froides. Et à un moment, ça nous rejoint, malgré nous. Alors quelque chose pourra, peut-être, se libérer dans le geste artistique. Quelque chose qui s’écrira à partir du verbe être. Le verbe comme le tracteur de la phrase. Au début était, est, sera le verbe, être, donc.
À ne rien exiger, on obtient tout. Quand on réalise que quelque chose en nous a commencé, quand ça nous apparaît, quand la prise de conscience se fait, alors on voit la lumière. C’est un instant de vertige. Notre esprit s’éclaire. C’est une épiphanie. On peut alors s’égarer dans l’écriture. Aller vers l’Orient, là où la lumière luit. S’orienter pour dresser la carte de l’écriture. Et appréhender les secrets de ce territoire kaléidoscopique.
Premier principe : il existe des choses qui ne s’enseignent pas. L’écriture en fait partie. Créer ne se nourrit pas de l’expérience, sinon ce n’est pas créer. Créer, c’est faire pour la première fois. Et créer est le contraire de communiquer, n’en déplaise à celles et ceux qui veulent se montrer pour soigner un narcissisme blessé. La communication cherche à réduire l’ombre qui est la matrice de la création. Et plus on éclaire, moins on rêve. Il faut savoir sacrifier la communication sur l’autel de la création.
Deuxième et troisième principes : on ne décide pas de créer, on ne crée rien de sa propre volonté, ça nous prend, quelque chose à l’intérieur nous regarde et avec un peu de chance, une fois, on se surprend à être enceint-e d’une histoire dont l’écriture est le canal. On ne fait rien surgir de son propre néant, cela vient toujours de l’extérieur. Aucun onanisme créatif. Et lorsque l’idée vient à la conscience, on ne met pas au monde un texte, c’est lui qui met au monde un-e auteur/trice. Écrire se nourrit toujours de quelque chose qui ne nous appartient pas. On écrit par effraction, inadvertance, subversion, héritage. Nous ne sommes ainsi jamais propriétaires des mots qu’on utilise. Il devrait ainsi rien y avoir de possessif dans les pronoms. Ce n’est pas anodin, on le sait, le langage sculpte l’esprit. Dire « mes mots » les réduit en servitude. Et si je dis « les mots que j’utilise », alors j’en fais des personnages autonomes avec lesquels je peux dialoguer. L’œil unique du cyclope de la dictature de la pensée contre les multiples yeux du paon démocratique, encore une fois.
Quatrième principe : l’écriture nous plonge dans le secret de notre labyrinthe intérieur. S’y engager, c’est affronter ses hontes. Pourtant, il y a une sortie, seul Dédale la connaît. Comment rencontrer notre dédale introspectif ? L’énigme peut-elle être résolue ? Combien d’errances cela prendra pour s’extirper de ses carcans ? Et si c’était un mystère sans issue ? L’architecture de notre prison est-elle au-delà de nos capacités à en sortir ? Est-ce pour cela que je ressasse, que je rumine, que je tourne en rond ? Que je suis obsédé par le fait de me cogner à la vitre du désamour alors que la fenêtre de l’après est ouverte juste à côté ? Mais comment la voir ? Ainsi va la tragédie de certaines mouches humaines de ma famille qui ne sont que ce qu’elles sont. Et qui n’arrivent pas à déborder d’elles-mêmes. Ainsi l’histoire nous écrit et c’est souvent une tragédie. La honte de l’exil, par exemple. Partir du Liban. Être chassé du pays natal. Quitter le foyer familial quand le couple se brise sur les récifs de la lassitude. Nakba. Juif errant. Malgré la richesse des nouvelles rencontres, des nouveaux paysages, on n’oublie pas l’humiliation du départ, quand on a dû tout abandonner derrière soi pour entrer dans le labyrinthe. Alors on pense pour panser. Écrire, c’est ralentir la noyade dans les sables mouvants de la honte. On fait comme on peut. Quand c’est trop dur en ligne droite, on peut chercher des métaphores pour contourner la douleur. Métaphore veut dire déménager en grec. Dire une chose avec une autre. L’écriture devient alors le méandre marqué au sillon de notre labyrinthe. L’écriture permet de sortir l’esprit de l’opacité du silence.
Cinquième principe : tout peut être écriture. Comme le blanc est l’addition de l’ensemble des couleurs. Tout est à noter. Même si cela ne semble pas sensé. On déchiffre le mystère sans lequel rien n’est compréhensible. On fait alors feu de tout bois. Tout est relié pour celui qui rêve. Pour nous permettre de créer un quasi-monde un peu moins insupportable. Et verser dans un réel autre où toutes les pièces d’un puzzle éparpillé dans les rues de Naples, Montréal, Calcutta, Besançon, Stockholm s’emboîteraient en une image thérapeutique qui panserait la honte. La probabilité est infime mais elle existe dans cet interstice nommé poésie.
Et pour mettre cette poésie en branle, pour ne pas être avalé dans l’infinitif de nos histoires d’amour, il faut conjuguer le verbe pour lui donner vie. Conjuguer, c’est passer de l’inerte au mouvement. Chacun conjugue le texte à sa manière. Chacun anime la vie avec des verbes. Conjuguer, c’est vouloir que ça reste vivant. D’ailleurs, est-ce un hasard, l’infinitif n’existe pas en arabe ? De quoi suis-je l’infinitif ? Et qu’est-ce qui me conjugue ? Écrire, c’est être conjugué sans arrêt par quelque chose qui nous aime, qui nous anime et qui vient vers nous. Alors, entrer dans une papeterie et y acheter un cahier. Y noter tous les verbes qui nous mettent en mouvement. Observer chaque pièce du puzzle de cette vie sans en percevoir l’image ou la grandeur. Et avoir confiance dans le fait que nous sommes dans le ventre du monde. Avec un crayon comme fil d’Ariane. Alors avancer jour après jour comme l’embryon vers le battement de son cœur. Puis vers la lumière et le cri qui est, comme à chaque fois, celui de la vie à l’épiphanie du verbe être.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Épiphanie du verbe être, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)
Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photos : © Stéphane De Sakutin / AFP
