Les réverbères : arts vivants

Claudine : Et la lumière fut

L’indispensable scène[1] de l’Alchimic présente une pépite comi-tragique jusqu’au 21 juin : Claudine, interprétée par la géniale bougonne Marjolaine Minot qui est brillamment mise en scène par Günther Baldauf. Ou comment philosopher de manière légère et drôle sur des sujets existentiels comme la solitude, la vieillesse et l’injonction au bonheur. Un recréation[2] intime, intense, qui illumine l’âme et les zygomatiques en ces temps obscurs.

Anthropomorphisme : tendance naturelle à attribuer des caractéristiques, des comportements ou des émotions humaines à des entités non humaines comme des objets, par exemple.  

Qui fait encore confiance au monde extérieur ? Claudine est une femme seule, la soixantaine bien sonnée. Elle vit dans une petite maison en désordre où chaque chose est pourtant bien à sa place, de travers. On dirait la caverne de Platon. Lorsqu’elle rentre chez elle ce jour-là, elle ramène une énième lampe cassée. Après s’être barricadée dans son refuge, elle allume une à une d’autres lampes bigarrées à l’évidence sauvées de quelque poubelle. Et elle leur parle, comme à des amies, des confidentes, « ses filles ». Poésie.  

Tiens, mes lunettes, qu’est-ce qu’elles font là ? Bien calée sur son fauteuil usé de philosophe autodidacte, elle entreprend alors de réparer la dernière orpheline. Elle chausse une des quinze paires de lunettes dispersées çà et là qu’elle retrouvera tout au long de la pièce dans un simple et efficace comique de répétition. Après quelques manipulations donc, la lampe grésille, manque de faire péter les plombs de l’antre, mais ça tient bon. Le dialogue entre la vieille dame et sa nouvelle amie peut se poursuivre. L’ampoule ressuscitée remplace le feu de la grotte platonique. En projetant des ombres, en modifiant l’atmosphère de la pièce ou par leurs silhouettes immobiles, ces lampes sont des vis-à-vis lumineux. Claudine les personnifie en prenant leurs halos pour une compagnie véritable, un monde en soi à partir duquel comprendre le monde hors de soi.  

Ce que j’aime dans les livres, ce sont les titres. Notre misanthrope évite la compagnie des hommes. Et des femmes. À commencer par celle de sa nièce et de l’assistante sociale qui veulent la placer en EMS. Mais Claudine ne veut pas qu’on l’aide. Elle est bien d’être mal, seule. Elle résiste et s’isole de plus en plus pour le droit de rester autonome. Elle fuit l’injonction au bonheur en témoignant de l’âpreté du quotidien des petites gens qui se nourrissent de chips, de lait et de sucre. De Platon à Diogène, elle n’a de cesse de ramener dans sa grotte des piles de livres pour rêver à partir des couvertures de ceux-ci, sans s’encombrer de l’intérieur. Et quand, inévitablement, quelques-uns choient d’une étagère branlante, le rire vient sans forcer en découvrant que l’un d’eux est La Chute de Camus. 

Et merde ! Ce juron si simple et efficace ponctue les saillies de bon sens philosophique de Claudine. Elle fait les choses à sa manière et elle emmerde le monde. Que ce soit quand elle ressuscite son frigo avec un marteau, quand elle s’emmêle dans son unique jaquette grisâtre, quand elle ressort à contre-cœur son téléphone à fil de la poubelle ou quand elle découvre, après usage, que le pistolet du voisin mort sur son palier est encore chargé. Il y a quelque chose de spontané, de désinhibé et de politiquement incorrect dans l’expression verbale de cette jeune vioque désillusionnée. On sent que le train de la vie est passé et qu’il n’y a ni envie ni besoin de jouer les prolongations : « Une vie, ça suffit, y’a pas besoin de rab’, c’est pour ça que je vais pas à l’église… »  

 

Vous voulez parler à Claudine ? Non, non, ce n’est pas moi… Je suis une proche… très proche… Bon, c’est dommage, elle est… elle est morte ce matin… Comment ? Vous trouvez ça triste ? Tant mieux, je lui dirai…Enfin… Oui, oui, c’est arrivé sans prévenir… C’est assez souvent le cas, vous savez… Voilà en substance ce que notre vive vioque répond à son assistante sociale. Il y a parfois un petit air déjanté qui rappelle le jouissifC’est arrivé près de chez vous[3] dans la volonté provocatrice de l’écriture. Comme quand Claudine ronchonne depuis sa petite fenêtre en demandant aux jeunes de la cour un peu de marijuana s’ils veulent récupérer leur ballon de foot… 

Ainsi s’enchaînent des tranches de vie solitaire interprétées avec beaucoup de maîtrise technique par la virtuose Marjolaine Minot. Car ne nous y trompons pas : sous une apparente facilité de jeu, chaque séquence est un défi artistique réglé au millimètre. Qu’elle joue avec le chauffe-eau qui s’arrête en bout d’étagère penchée, qu’elle s’accroche à un abat-jour lorsque s’effondre la pile de livres sur laquelle elle s’est juchée, qu’elle baisse la tête par habitude et réflexe chaque fois qu’elle passe sous une autre lampe, tout dénote l’excellence du théâtre du geste, du métier de l’actrice et de la créativité débridée d’une mise en scène qui a su jouer à merveille avec le capharnaüm scénographique imaginé.   

Je prends pas mes médicaments, je mange du sucre et je vous emmerde. Notons encore la lecture à plusieurs niveaux du texte, surtout lorsque la mélancolie traverse la carapace. Sur des mélodies sorties d’un gramophone cabossé, Claudine nous parle de son enfance, de celui qui n’est pas son vrai père, de ses relations compliquées avec la famille. On la sent finalement attachée à sa nièce surprotectrice qu’elle remercie par l’entrebâillement de la porte sans savoir encore si elle va retourner dans le monde. On sourit alors à surprendre le fantôme décalé de Novecento quelque part dans les cintres du théâtre.  

J’aime pas l’bonheur. Sur le fond, vous l’avez compris, ce personnage rusé, acariâtre mais attachant nous plonge dans un univers burlesque et poétique à mi-chemin entre Yolande Moreau et Coluche. Préférant l’ironie à la plainte, Claudine choisit une solitude qui la coupe du monde extérieur pour mieux s’inventer le sien. Tout comme les prisonniers de la caverne de Platon parlent aux ombres, elle projette une parole sur des objets inanimés – les lampes – pour créer une alternative, combler le vide et survivre grâce à l’imagination. Elle est libre, Claudine. À sa manière. Et elle nous pose, l’air de ne pas y toucher, une question centrale : la réalité n’est-elle pas, au fond, une construction de notre propre esprit ? En tout cas, notre anti-héroïne a sa conception du bonheur, différente du dogme normatif dicté par la société de consommation : un bien-être tissé de toutes petites choses, de tout petits riens. Et de l’inspirante idée d’attendre la mort debout. Sans baver son riz au lait dans une maison de retraite.  

Stéphane Michaud 

Infos pratiques :  

Claudine, de Marjolaine Minot au Théâtre Alchimic du 9 au 21 juin 2026 

Mise en scène : Günther Baldauf 

Avec Marjolaine Minot 

Photos : © Anne Colliard 

[1] Si vous allez à l’Alchimic, n’oubliez pas de signer la pétition pour sauver ce théâtre : https://www.lemanbleu.ch/fr/Actualites/Geneve/Crise-au-theatre-Alchimic-Carouge-suspend-sa-subvention.html

[2] Cette comédie impertinente a déjà été jouée à l’Alchimic il y a 10 ans sous le titre « J’aime pas le bonheur »

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/C%27est_arrivé_près_de_chez_vous

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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