Afrique : une « littérature environnementale » pour lutter contre les changements climatiques ?

Aujourd’hui, les changements climatiques frappent de plus en plus l’Afrique. Dès lors, l’écriture littéraire, instance d’expression de l’imagination et du ludique, contribue aussi fortement à sensibiliser les populations africaines – les peuples autochtones, les communautés locales, les enseignants et les élèves évoluant dans les milieux défavorisés souvent sous-informés – à la préservation de la biodiversité.

Souvent, la littérature est le témoin de l’histoire présente et passée, la référence qui oriente les actions futures. Par certains côtés, elle a pour objectif, globalement, d’analyser et de rendre compte de l’évolution de nos sociétés, dans leurs aspects positifs comme dans leurs dysfonctionnements. Elle la conserve par écrit, laisse un témoignage durable, tangible, car comme le dit l’adage, les paroles s’envolent, et les écrits restent.

Vers un renforcement des capacités de l’éducation environnementale

Les écrits sur l’environnement sont classés dans le registre de la littérature engagée, celle qui analyse, critique, défend une idée, une cause éthique, politique ou sociale, en vue de l’amélioration de la condition humaine. La mise en avant de la littérature environnementale et de ses apports devient donc importante afin de questionner le double rapport entre l’homme et la nature en Afrique en ce début de siècle particulièrement agité et frappé par les changements climatiques.

Au même titre que les autres techniques de l’information et de la communication, ce que nous désignons par « littérature environnementale » (c’est-à-dire des textes littéraires prenant comme thématique principale la représentation des liens qui unissent la littérature et la nature) a un impact non négligeable sur la marche de nos sociétés dans la lutte contre les changements climatiques au niveau théorique et même pratique. La « littérature environnementale » peut en effet rendre plus facile la circulation des idées, des concepts ou des modes de vie adaptés à la préservation de la biodiversité et à la protection de l’environnement. Et ce, parce qu’elle est un excellent terreau permettant aux écrivains et aux chercheurs d’analyser, d’éclairer, de proposer des pistes de réflexion et des réponses aux problèmes socio-environnementaux à travers des fictions ou des biofictions qui rendent les différents discours sur la protection et la préservation de l’environnement plus accessibles, à travers un axe ludique – une des premières fonctions d’un écrit littéraire.

« Almega se demanda avec une réelle inquiétude si les hommes étaient conscients du danger qui les menaçait, de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, prête à s’abattre sur eux. Il était indéniable que la survie de l’espèce humaine reposait sur les équilibres de la nature. Rompre ces équilibres vitaux entre l’homme et son environnement de manière inconsidérée et irresponsable, c’était courir le risque de l’éradication de toute vie sur la terre. »[1]

La « littérature environnementale » va bien au-delà de la simple question de l’environnement, puisqu’elle englobe tous les aspects de la vie humaine, en ce sens que l’altération ou la destruction d’un écosystème entraîne un déséquilibre socio-économique, spirituel et comportemental chez les personnes qui vivent en son sein. Les œuvres littéraires africaines traitant de la protection de l’environnement sont nombreuses et dénotent de l’intérêt des auteurs sur la question. Parmi les représentants du genre, on peut citer, entre autres, Caroline Meva, Marie-Rose Abomo-Maurin, ou encore Assitou Ndinga. Néanmoins, ce champ, dans les études littéraires, n’a encore été que très peu défriché. Les critiques littéraires et les concepteurs de projets devraient cependant davantage se pencher sur cette question, qui pourrait changer les imaginaires. De fait, à travers les fictions et les écrits poétiques, les lecteurs ou les personnes que l’on met en contact avec un texte où l’univers forestier est représenté – pendant un atelier ou le déroulement d’un module, par exemple – finissent par construire et nouer des liens empathiques avec les personnages en situation dans les textes. Ce qui pourrait contribuer à changer leurs idées sur la nature et leur manière d’agir vis-à-vis de leur environnement. À titre illustratif, la mise en scène du personnage Almega dans La science des sorciers de koba, de Caroline Meva (publié en octobre 2021), qui fustige le déboisement dans son village et valorise la puissance thérapeutique de la nature, pourrait permettre aux lecteurs ou aux participants à des ateliers de se projeter dans ce même rôle de protecteurs de leur écosystème, ou des « sociotopes » dans lesquels ils évoluent.

Pour mettre en pratique notre proposition, nous lancerons le « projet tout vert Cameroun », dès novembre 2021. Plus clairement, nous envisageons, via ce projet, d’améliorer l’éducation environnementale des peuples autochtones, des communautés locales et des milieux scolaires défavorisés du Cameroun. Pour rendre notre projet concret dans la lutte contre les changements climatiques et la préservation de la biodiversité, par le biais de la « littérature environnementales », l’approche de nos ateliers et de nos différents modules, qui portent sur l’éducation environnementale précisément, sera appuyée, à la fin de chaque séance, par la plantation d’arbres fruitiers. L’objectif de notre projet est ainsi la plantation  de plus de 20’000 arbres d’ici 2030, dans les différentes régions-cibles du Cameroun : Centre, Sud, Nord, Extrême-Nord.

Un épanouissement durable…

L’écriture littéraire devient, dès lors, non seulement l’instance de l’expression de l’imagination et du ludique, mais aussi un marqueur contribuant fortement à sensibiliser les populations à la préservation de la biodiversité, au même titre que les actions des spécialistes. C’est, par exemple, cette démarche de sensibilisation que la romancière Caroline Meva adopte lorsqu’elle fait un constat alarmant sur la dégradation de l’environnement dans La science des sorciers de Koba. Ceci, en alliant le fantastique au ludique, la physique à la métaphysique, dans une vision holiste du monde :

« Le jeune étudiant constata que […] [d]es États puissants, des myriades d’êtres humains, tels des machines infernales ou des armées de fourmis magnans, étaient en train d’empoisonner l’atmosphère et de vider la terre de toute substance vitale, grignotant et emportant pièce par pièce de larges pans de la bulle protectrice, hypothéquant de ce fait toute chance de survie de l’humanité sur la terre. Avec la disparition de la bulle de protection, la terre ne serait plus qu’un astre mort, comme les autres planètes du système solaire. Il était temps que les hommes se réveillent, prennent conscience des enjeux vitaux pour la planète terre et agissent sérieusement pour stopper la catastrophe annoncée et inévitable, si rien n’était fait. Avec une réelle volonté et une action concertée, ils pouvaient également renverser la vapeur, arrêter la destruction de l’environnement, sauver la terre et l’humanité. »[2]

Toutefois, la présence contée, représentée et racontée de plus en plus présente de l’univers forestier dans les écrits littéraires africains en général, et camerounais en particulier, annonce avant l’heure les blessures qu’on infligera à la nature. Autrement dit, l’approche environnementaliste à laquelle nous, écrivains africains, nous nous adonnons aujourd’hui apparaît comme une mise en alerte à prendre en compte dans la lutte contre les changements climatiques. Car, notre écosystème mérite d’être davantage préservé que par le passé, afin que nous, humains, continuions à vivre dans un monde dont l’épanouissement sera durable. Une interconnexion entre tous les domaines de la connaissance, qui peuvent favoriser une certaine sensibilisation et un enrichissement des débats sur la protection de l’environnement dans l’espace public africain, doit dès lors être urgemment prise en compte.

En définitive, il apparaît, en Afrique comme partout autour du globe, que les institutions, l’arsenal légal, réglementaire ainsi que les résolutions et autres déclarations d’intention pour la lutte contre les changements climatiques existent bel et bien. La difficulté de leur implémentation concrète sur le terrain vient essentiellement du fait qu’on veut restreindre le déploiement de cette lutte, sous le prétexte que ce n’est que l’affaire des spécialistes et des experts (environnementalistes, économistes de l’environnement, etc.). Cependant, il devient important, au regard des changements climatiques qui frappent l’Afrique actuellement, de multiplier les connexions et les circuits afin de maximiser les actions sur le terrain. La « littérature environnementale », se pose, dès lors, comme un terrain favorable, puisque à travers elle, il est plus aisé de toucher la principale cible à sensibiliser à la protection de l’environnement : la jeunesse africaine, garante d’un avenir meilleur.

Baltazar Atangana Noah

(Écrivain camerounais, noahatango@yahoo.ca)

Pour en savoir plus :

– Collectif des auteurs africains, Nos vers en vert, Libreville, GNK éditions, 2021.

– Caroline Meva :

La science des sorciers de koba, Paris, Le lys bleu,  2021

Les exilés de Douma, Paris, L’Harmattan (2006 : Tome 1 ; 2007 : tome 2 ; 2014 : tome 3)

– Marie-Rose Abomo-Maurin, Le roman camerounais de la forêt. De 1960 à 1990, l’être humain et son environnement, Canada, Éditions du Channel, 2020.

– Assitou Ndinga, Les marchands du développement durable, Paris, L’Harmattan, 2006.

Photo : © banque d’images Google sur la protection de l’environnement

[1] Caroline Meva, La science des sorciers de koba, Paris, Le lys bleu, 2021, p. 86- 87).

[2] Ibidem.

Une réflexion sur “Afrique : une « littérature environnementale » pour lutter contre les changements climatiques ?

  • 28 octobre 2021 à 12h01
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    Cet article est important et rejoint plusieurs perspectives envisagées dans nos travaux (Ônoan) ces deux dernières années…
    L’écriture naturelle situe très bien l’authenticité du contexte et permet de laisser cette marque au temps, afin que le futur présent ait suffisamment de ressources pour comprendre et améliorer la condition de sa Littérature, de sa vie…

    Merci, cher Balthazar…

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