Ah quel plaisir d’être ensemble, en famille…

Une pièce espagnole, aux Amis musiquethéâtre jusqu’au 9 octobre, s’inscrit dans la continuité des pièces de Yasmina Reza (Le Dieu du Carnage, Art…) : des doutes, des rixes et du combat pulsant au cœur des relations intimes. L’intimité, une notion malsaine, face à laquelle seules la fuite ou la résignation semblent être des solutions…

Armés jusqu’aux dents

Aux Amis musiquethéâtre, une fois la rampe d’accès dévalée à pas attentifs, l’on se laisse rapidement gagner par cette impression d’entrer dans un immense carnotzet où délices culinaires, moments festifs et drames s’entremêlent dans l’exquise chaleur du foyer familial. La pièce espagnole en est un témoin fidèle puisque nous accédons sans détours aux petits secrets d’une famille composée de caractères plutôt… forts et prête à en découdre avec n’importe quelle thématique… de l’amour, il y en a aussi, dissimulé. Le grand plus ? Tous les membres de la famille, les uns après les autres en suivant attentivement le texte de Yasmina Reza, commentent le rôle qu’ils tiennent au sein de ce clan assez malsain.

Sur le plateau, la mère et son nouveau fiancé, plutôt craquant – mais à qui l’on fait vite comprendre qu’il reste gérant d’immeuble -, aux côtés des deux filles, une artiste reconnue, accompagnée de son incroyable aura (avec un zeste d’arrogance sensuelle), une en quête de reconnaissance (qui n’abandonne rien, au grand dam de son entourage), avec son mari, grand buveur tristounet et l’évocation de la petite fille, fan d’aspirateur… Ils ne quitteront jamais le plateau et c’est en cela qu’ils nous proposent une fantastique plongée dans leur après-midi, la deuxième peut-être de l’année qu’ils passent ensemble. Une plongée où l’on reste asphyxié de ci de là, faute de n’apercevoir aucune issue à leurs démêlés. Cette rencontre est un fiasco total. Mais que l’on recommence tout de même à chaque fois !

Le rouge du combat s’est en effet posé – scellé ! – sur le canapé, rouge, le tailleur de la mère, rouge, les ongles, rouges, des filles. Le canapé qui trône au milieu de la scène pourrait être une invitation conviviale au dialogue entre tous. Que nenni, il sera plutôt l’endroit d’une joute, de l’arène !

Le ping pong

Le texte de Yasmina Reza figure un habile aller/retour entre reproches et tentatives d’approches au sein d’une toile familiale. Il met des personnages en scène qui anticipent la plupart de leurs actions et les réalisent tout en sachant qu’elles les mèneront au casse-pipe. Comme si chaque comédien avait une longueur d’avance sur son personnage !

Les comédien·ne·s, dans des apartés multiples au public, expliquent les personnages qu’ils jouent, comme pour montrer que oui ! On en raffole! Ils auraient pu emprunter un autre chemin et éviter la discorde avec leur mère ou sœur… mais non, les voilà bel et bien pris au piège. Les ruptures entre personnages et comédien·ne·s sont nettes, à tel point que l’on attend avec grande impatience que chacun et chacune d’entre eux commente, interprète, revienne sur l’échec de son rôle. Ces ruptures sont une source d’humour intarissable et redonne du souffle à une pièce si bien ficelée qu’elle en devient presque trop parfaite du point de vue du texte et pourrait en perdre de sa vigueur. Car, à admirer des familles qui se déchirent, l’on finirait par croire que la famille serait à craindre…

Il s’agit bien ici des mots blessants ou des non-dits, de ce que l’on aimerait taire. Et pourtant, il faudra également saluer les voix et les accents des comédien·ne·s qui détonnent dans ce décor où tout semble immuable. Elles résonnent, elles font trembler, ces voix ! Comme si – hé oui ! – au-delà des cris, des déceptions, le fait d’entendre ses proches, d’avoir leur voix à ses côtés, et ce, sans même les écouter peut déjà être une forme d’harmonie à laquelle nous aspirons, peut-être tous, au moins une fois dans une vie.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Une pièce espagnole, de Yasmina Reza, du 20 septembre au 9 octobre 2022, aux Amis musiquethéâtre

Mise en scène : Claude Vuillemin

Avec Mauro Bellucci, Sabrina Martin, Patricia Mollet-Mercier, Roberto Molo et Margarita Sanchez

https://lesamismusiquetheatre.ch/une_piece_espagnole/

Photos : © Anouk Schneider

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *