Aimer danser et ne vouloir faire que ça

C’est l’histoire d’un adolescent de quinze ans et ivre de danse classique au pays de Fidel Castro. C’est Cuban Dancer de Roberto Salinas.

Le jeune danseur Alexis s’entraine devant la glace sur un air de musique classique. Nous sommes à Saint-Augustin en mai 2015. On y découvre sa famille, son père qui nous parle de son fils avec beaucoup de mérite, qui nous montre des photographies d’Alexis – sans doute dansant Pierre et le Loup dès son plus jeune âge. On y découvre sa mère avec qui Alexis évoque la sœur, la fille absente qui leur écrit après avoir émigré aux États-Unis – dans le pays d’en face rejoignant la famille de son père en Floride. L’univers s’ouvre peu à peu sur ces visages aux yeux clairs et à la peau tannée. Nous allons le suivre sur scène, lors d’un spectacle de ballet de la Havane. Il est l’un des danseurs principaux avec ses yeux maquillés et son costume, jouant son rôle. Nous ressentons son excitation, son amour pour cette danse, son regard animé par la danse des autres. C’est là où que nous l’entendrons dire : « Je suis né pour danser, c’est mon truc. »

La danse pour Alexis, c’est le graal. Il n’a qu’un seul but : celui de monter sur scène pour danser face au public. Rien d’autre ne l’anime autant que cette passion, il veut en faire sa vie. Cela semble évident… la vie est toute tracée pour Alexis, c’est son avenir de danser, de danser tous les jours, de ne faire que cela, danser chez lui, danser à l’école, danser avec sa petite amie et ses amis : danser sa vie et passer sa vie à danser voilà le thème du film et la raison expliquant pourquoi Roberto Salinas va le suivre.

Durant quatre ans – le temps filmé par le documentaire -, nous serons sur les traces d’Alexis tandis qu’il vit sa passion, tandis qu’il est élève de l’ école de ballet classique de la Havane, tandis qu’il est amoureux et/ou heureux. Mais, du jour au lendemain, ses parents décident d’immigrer aux États-Unis afin de réunir la famille, de pouvoir aussi retrouver la sœur absente, accompagnés d’une certaine espérance de vivre mieux. Pour Alexis, cette décision est un choc : c’est une tournure inédite. Il dira en quittant Cuba : « On est venu retrouver personne et on a laissé cent personnes là-bas. »

C’est la déchirure et la résignation. Suivre sa famille, suivre ce nouveau destin. Alexis s’y résout avec peine. Présent en filigrane, le réalisateur qui ne veut que suivre le jeune danseur, filme aussi des flashs informations radio sur les relations internationales entre Cuba et les États-Unis. Une des premières interceptions dans le film parle de la visite de Barack Obama au Palais de la Révolution à Cuba. C’est un moment historique puisque ceci annonce le rapprochement des deux pays après 53 ans de tensions. Régulièrement au cours du film, le réalisateur laisse la radio ouverte comme pour nous rappeler cette ambiance qui sépare ou réunit ses deux pays et qui influence fortement la vie des Cubains. Nous y entendons des informations concernant la politique d’immigration des États-Unis concernant les Cubains, comme le fameux protocole Pieds secs, pieds mouillés. Que ce soit dans la voiture ou à la maison, le film sera ponctué de ces informations, bien présentes, même dans un coin dans l’atmosphère de cette famille. Ce ne peut pas être un hasard au point de vue du film. C’est un réel personnage qui évoque la vie politique entre les deux pays, d’ailleurs on écoute la radio sans l’écouter et le réalisateur lui-même veut nous parler d’Alexis mais ne peut s’empêcher, comme une participation de musique, de revenir aux informations, témoin anonyme des relations qui pèsent sur tous.

Roberto Salinas ne connaissait pas vraiment le ballet avant ce projet, issu d’ailleurs davantage du monde du théâtre, comme il le dit dans l’interview qu’il donne pour le festival du Réel. C’est grâce à la chorégraphe Laura Domingo, elle qui lui a ouvert l’école de danse de ballet à Cuba qu’il voit tous ses jeunes danseurs. Ceci signait le début du projet filmique. La plupart du temps, Roberto Salinas a filmé seul avec une caméra et un micro ce qui créé une complicité plutôt forte avec le jeune danseur. Mais Roberto Salinas nous offre aussi l’ambiance de Cuba avec des images sur ces immeubles défraîchis et colorés, sur ces voitures au charme rétro, sur la chaleur des salles de danse. Deux pays, deux manières de vivre, deux directions différentes culturellement dont l’une comme Cuba parait plus hospitalière plus chaude comme la langue. Alors que de l’autre côté, en Floride à vingt minutes de là, on y sent une atmosphère plus rigide, plus proche, plus moderne. Nous suivrons Alexis aux Etats-Unis avec ses méthodes poursuivant sa passion pour la danse, rentrant en internat, changeant d’amis et d’entourage, étant l’étranger mais qui s’adapte, qui continue de danser et danser encore.

Le professeur est très dur avec Alexis. C’est ce qu’il dira à sa mère au téléphone, comme un quotidien qui marque une nouvelle ère. Malgré une narration du film assez linéaire sur les quatre ans qui défilent sous nos yeux, Roberto Salinas, introduit des moments de danse qui ne sont, ni des moments de répétitions, ni des moments de cours. Ce sont des moments chorégraphiés par Alexis et des protagonistes qui vivent la danse avec lui. Cette danse est directement adressée à la caméra sur une musique qui l’accompagne. Cela nous donne l’impression qu’on nous coupe de la réalité – il y a bel et bien quelque chose de spectaculaire. Cette adresse est le langage qu’Alexis poursuit en même temps qu’il grandit. C’est aussi le but qu’il s’est donné et que sa famille l’aide à poursuivre, à Cuba ou aux Etats-Unis.

Si vous aimez les personnages persévérant comme Alexis une sorte de succès story à l’américaine qui vont jusqu’au bout de ce qu’on appelle le rêve, alors ce documentaire est pour vous.

On pourra se demander quand même, même si le réalisateur semble proche d’Alexis, si ce jeune garçon accepte les événements qui lui font face. Comment ce documentaire peut-il, en effet, relever la part intime d’Alexis, la vraie, au-delà de cette passion aveuglante mêlée à sa jeunesse, celle qui parle de sa vision du monde et non pas uniquement de sa persévérance dans cet art que demande la danse ? A la fin du documentaire quand il rentre à Cuba et qu’il va voir son ancien amour, on sent bien que cette parole, en définitif, il la garde pour lui, comme un secret.

Sandra Giscard

Référence : Cuban Dancer, Réal. Roberto Salinas, Italie-Canada-Chili, 2020, Coul., 98 min.

Photo : ©DR

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