Aline, chantée et désenchantée

Thierry Romanens et le trio de jazz Format A’3 mettent en musique l’Aline de C.-F. Ramuz au théâtre de l’Orangerie jusqu’au 12 septembre. Et j’ai crié Aline est l’adaptation de l’histoire d’amour tragique mais triviale d’une jeune ingénue de la campagne.

Ça commence comme une pastorale : une jeune et jolie jeune fille, Aline, est courtisée par un charmant jeune homme, Julien, dans un cadre champêtre. Comme une princesse de conte de fées, « elle semblait avoir une robe en poussière rose ». Mais l’histoire, elle, ne reste pas rose très longtemps. Si Aline tombe follement amoureuse, Julien se lasse. Il décide donc d’arrêter de la voir, de lui parler : elle comprendra bien (comme quoi, le ghosting n’a pas commencé avec Tinder). Et lorsqu’Aline vient le trouver pour lui annoncer qu’elle est enceinte, il décide bien commodément que ça ne le regarde plus. Et c’est là que le tournant tragique s’amorce vraiment.

Publié en 1905, Aline est le premier roman de Ramuz. On y trouve déjà son style, empreint de nature, de terroir et de poésie, malgré un sujet bien sombre : le drame personnel d’Aline, la représentation de « la cruauté des hommes », une forme de violence de classe (Aline vient d’un milieu modeste quand Julien est le riche fils du syndic), le tout bercé de références moralisatrices. La pièce fonctionne comme une analyse de texte sonore et visuelle qui met brillamment en lumière ces aspects : la beauté du texte est mise en valeur par les commentaires du narrateur, la musicalité des dialogues est accentuée par la mise en musique, le décor et les effets sonores rappellent l’ambiance rustique des récits ramuziens. À ce titre, Thierry Romanens (le narrateur) est un excellent professeur, enthousiaste, avec même quelques envolées lyriques, et qui maintient le rythme et l’attention de l’élève-spectateur.

Tandis que Ramuz critique l’ingénuité de sa propre histoire (dans une lettre à son éditeur datée de 1927 et incluse dans le texte de la pièce), la mise en scène – une collaboration de Thierry Romanens et Robert Sandoz – avance plutôt une interprétation du côté de la tragédie. Le narrateur s’exclame d’ailleurs « c’est une tragédie grecque : sans les grecs mais avec Henriette[1] » et d’autres éléments le soutiennent : la présence du chœur (celui des femmes de l’Îlot 13) et cette taupe, qui prend en charge les extraits les plus religieux et moralisateurs, et semble faire office d’oracle (aveugle comme Tirésias) et d’ombre du destin (la mort). « On dirait un conte de fées, mais il n’y en aura pas » répète le narrateur. En fait de fairy tale, Aline est plutôt un cautionary tale (vous me pardonnerez l’anglicisme : l’équivalent français ne permet pas le même jeu de mots), une mise en garde : l’amour ne vient pas aux hommes comme aux femmes et perdre sa vertu – pour une fille – c’est perdre sa vie.

Si la pièce excelle à éclairer et expliquer le style de Ramuz, elle échoue à questionner profondément le texte dans son rapport à notre époque. Dans son texte de présentation, Thierry Romanens demande en substance : Pourquoi une histoire si vieille (peut-être dépassée[2]) ? Pourquoi une histoire si triste ? Pourquoi la monter au théâtre ? En sortant de la représentation, il me manque les réponses à ces questions (que je me suis moi-même posées) : l’exercice de style, l’analyse de texte mise en scène, justifient-ils à lui seul le projet ? Il y a bien quelques pistes, mais elles ne sont pas assez poussées pour former un réel propos. En effet, le narrateur s’efforce de commenter le sexisme inhérent à l’histoire (inégalité de traitement entre Aline et Julien[3]), notamment lorsqu’il relève le double standard imposé aux jeunes gens, quand le texte décrit « les filles de la bonnes espèce » alors que « les garçons de la bonne espèce : il n’y a pas dans le texte. » Mais tout cela ne semble être fait qu’en passant. De la même manière, si l’émotion semble être à portée de main, dans la musique ou dans la touchante intervention du contrebassiste (Fabien Sevilla) vers la fin de la pièce, la connexion ne se fait pas tout à fait : peut-être parce que le personnage d’Aline n’est pas réellement incarné (même si Patrick Dufresne fait très bien sa voix d’ingénue) ou parce que le texte de Ramuz est lui-même très factuel, jusque dans ses descriptions des états d’âme d’Aline.

Tous les ingrédients sont là : le texte est beau, la musique aussi ; les comédiens-musiciens offrent un jeu de qualité ; la mise en scène est bien travaillée ; l’histoire n’est pas si obsolète qu’elle peut le paraître[4]. Peut-être manque-t-il un petit quelque chose pour mieux les lier.

Anaïs Rouget

Infos pratiques :

Et j’ai crié Aline, d’après Aline de Charles-Ferdinand Ramuz du 1er au 12 septembre au Théâtre de l’Orangerie

Mise en scène :  Thierry Romanens et Robert Sandoz

Avec Thierry Romanens (jeu, mandoline), Alexis Gfeller (jeu, piano), Fabien Sevilla (jeu, contrebasse), Patrick Dufresne (jeu, batterie), chœur des femmes de l’Îlot 13

https://www.theatreorangerie.ch/event/26

Photo: © Mercedes Riedy

[1] La mère d’Aline.

[2] Une question que se posait déjà Ramuz dans sa lettre de 1927.

[3] « Seulement, les enfants qui n’ont pas de père, ceux-là on n’ose pas les montrer. On les garde à la maison ; on les fait taire quand ils crient ; ils deviennent grands et vont à l’école, les autres enfants ne jouent pas avec eux, on leur donne des noms. Aline pensait : « Ce n’est pas seulement moi qui suis punie, lui aussi sera puni. » Pourquoi ? Et pourquoi est-ce que Julien ne serait pas puni ? Elle sentait qu’il y a dans la vie des choses qui sont bien difficiles à comprendre. »

[4] Surtout quand le même jour que la première de la pièce, dans l’état du Texas, entre en vigueur une loi qui interdit l’avortement après la sixième semaine (même en cas de viol ou d’inceste), rendant soudain l’histoire d’Aline bien actuelle.

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