Antkind : une aventure d’infinies possibilités (2/2)

Antkind, ou l’histoire désopilante de B. Rosenberger Rosenberg, critique de cinéma, qui tombe par hasard sur un film magistral, assiste à sa destruction par les flammes puis s’y perd en tentant de le reconstituer de mémoire… Le premier roman du scénariste de Dans la peau de John Malkovich est à l’image de son œuvre : délirant mais plus profond qu’il n’y paraît.

À travers Antkind, Charlie Kaufman questionne la notion du temps. Avec l’hypnose, son personnage de B. Rosenberger Rosenberg revit le film détruit que le réalisateur Ingo Cutbirth a mis tout le XXsiècle à créer ; grâce à ses rêves, il devient novelisateur du film qu’Abbitha réalisera dans le futur. Mais qu’est-il présentement ? « “Et maintenant ?” est la définition de ma vie. » (p. 462)

Cette question du temps et de l’oubli (pas foncièrement originale en littérature) est centrale ici. Car B. a perdu le film d’Ingo et passe son temps à essayer de s’en souvenir. Sauf que Kaufman va plus loin : le futur n’existe que en ce que nous allons en faire (discours entendu) ; le présent n’existe pas puisqu’il est dépassé à l’instant même où il se déroule ; mais, nous apprend B., le passé n’existe pas davantage puisqu’il n’est que la reconstruction imparfaite de notre cerveau. En ce sens, chacun possède le sien propre, malgré une base qui peut être commune (événement collectif), ce qui signifie, effectivement, que le passé n’existe pas (ou, en tout cas, en tant qu’entité unique). Le sujet du livre de Charlie Kaufman – un film, donc une fiction, détruite dans le passé par un personnage qui essaie de s’en souvenir – n’est que l’illustration de cet axiome.

Le film dans le livre

Antkind regorge de mises en abîme. Ce n’est pas que ce n’est pas intéressant, au contraire, mais à force de réception (p. 360, B. se retrouve en rêve devant un film filmé par Ingo dans son film), cela lasse quelque peu. Comme de ne plus s’éblouir autant d’avoir trop vu de couchers de soleil. De la même manière, les réminiscences sont souvent jubilatoires, mais comme elles sont traitées exclusivement en discours direct, on a parfois l’impression de lire un scénario, pas un roman. Et là, on se souvient que Kaufman est un scénariste brillant : il le prouve aujourd’hui encore à travers ce roman.

Outre l’auto-suffisante mise en abîme, l’auteur nous infflige également son auto-critique. Auto-critique de narcissique puisqu’elle est double : d’une part, il y a celle de B., qui dit : « Ma pensée est stupide. Mes souvenirs sont grotesques. Mes idées sont risibles. Je suis un pitre. Je suis un clown pompeux. Il m’arrive d’en avoir conscience » (p. 378) ; d’autre part, il y a celle que B. fait de Kaufman lui-même (le réalisateur, pas l’écrivain !) : « Si Kaufman avait écrit ce film (en parlant de L’incroyable destin de Harold Crick), on aurait eu droit à une liste de blanchisserie truffée d’idées “astucieuses” culminant dans une brutalité émotionnelle gratuite et une réaction en chaîne d’actes répétitifs au cours desquels on découvre que l’auteur a un auteur qui a un auteur qui a un auteur qui a un auteur, et cætera, laissant ainsi les spectateurs épuisés, déprimés, et dupés au plus haut point. Ce que Kaufman ne comprend pas, c’est que de tels “concepts élevés” ne sont pas une fin en soi mais une occasion d’explorer des questions humaines concrètes. » (p. 190-191)

Pour le reste, Charlie Kauffmann fait l’éloge de Kurt Vonnegut Jr. (l’auteur de Abattoir 5 ou la Croisade des enfants) qui a, selon B. écrit « des trucs merveilleusement fantaisistes chargés de satire sociale, bourrés d’idées saugrenues, de bidules et de machins » (p. 740). À peine plus loin, c’est du roman de l’auteur de science-fiction R. Harrington Folt, Zahlungsaufforderung dont il parle comme d’un « livre, écrit dans une prise à la fois transcendante et médiocre (comment accomplit-on ce miracle ?) » (p. 741). La question est de trop, c’est exactement ce que Kaufman fait avec Antkind !

Et puis, il y a l’amour du cinéma. Un amour, légitime, du héros de Antkind pour Wes Anderson (notamment Fantastic Mr. Fox et Moonrise Kingdom) ou Godard, qui côtoie un surprenant éloge du réalisateur Judd Apatow (40 ans, toujours puceau) ainsi qu’une haine, viscérale, du scénariste et réalisateur… Charlie Kaufman lui-même ! Or, la connaissance cinématographique de Charlie Kaufman l’écrivain semble illimitée. De fait, il puise allègrement dedans, parfois explicitement (pour le meilleur – Wes Anderson – ou le pire – Charlie Kaufman, donc), parfois implicitement (le doppelganger du héros ressemble ainsi beaucoup à celui de l’agent Dale Cooper dans la saison 3 de Twin Peaks). Finalement, Antkind ne serait-il pas l’histoire d’un type qui se fait trop de films, altération sans doute normale pour un critique ? La scène des pages 714-715, quand B. entre chez Marjorie (son ancienne voisine), l’illustre parfaitement. Dans ses actes et ses commentaires, il fait exactement comme s’il se trouvait dans un long métrage : la porte entrebâillée ? « Une ficelle éculée au cinéma », « je n’ai jamais été confronté à ce truc […], hormis dans les films », « c’est là où j’ai le droit d’entrer parce que dans un film, Marjorie serait peut-être en train d’agoniser… ». Et, entre se faire des films et faire des films, il n’y a jamais qu’un pronom qui diffère. Dans Antkind, Kaufman assouvit le fantasme de tout artiste et/ou amateur d’art, à savoir la recréation (récréative, ici) et la passation d’une œuvre. Car l’art peut tout : on a « un film qui nous montre non seulement qui nous sommes, mais ce que nous pourrions devenir et aussi qui nous étions et qui nous aurions pu devenir et aussi qui nous ne sommes pas et qui nous ne deviendrons pas. » (p. 787) Enfin, à travers l’œuvre d’Ingo, il y a le mythe de découvrir un chef-d’œuvre, d’être le premier à en déceler le génie et, par là, de devenir le passeur d’une œuvre destinée à marquer l’histoire de son art (comme Max Brod avec Kafka). Kaufman ne dit pas autre chose avec son alter ego critique de cinéma et ce film d’animation providentiel.

Avec ce livre inclassable, l’auteur englobe tout, passé, présent, futur – mais aussi la notion de création (pas seulement artistique[1]) et de Dieu. L’ambition est certaine, les idées brillantes, l’humour dévastateur. Il manque seulement de la littérature pour faire passer Antkind du statut de best-seller à celui de chef-d’œuvre.

Bertrand Durovray

Référence : Charlie Kaufman, Antkind, Random House 2020, traduit de l’anglais par Claro, Éditions du Sous-Sol 2022. 864 pages.

[1] Mais, aussi, artistique. Kaufman serait-il ce créateur sadique qui inflige toutes ces mésaventures à son personnage principal pour se venger de la haine que ce dernier lui voue, comme B. le suppose (p. 687) ? La mise en abîme, caractéristique primaire dans l’œuvre de Kaufman, a encore frappé.

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *