Appropriations (néo-)coloniales : le cri de Tierras del Sud

Du 31 mai au 4 juin, le Grütli accueille une performance-documentaire exceptionnelle : Tierras del Sud. Avec Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández, ce témoignage mêle archives, enregistrements et dénonciation politique. Une pièce qui résonne comme un cri – un espace de lutte artistique pour un des peuples premiers d’Argentine : les Mapuche.

Tout commence…

… par deux grands espaces blancs. Une scène immaculée. Un écran de projection qui lui répond. Puis la musique, lancinante, mêlant chants et percussions. Très vite, l’écran s’anime : une carte s’affiche, tandis qu’une voix off commence à parler. Ce qu’elle raconte, c’est l’histoire d’un territoire : la Patagonie argentine, une région entre montagnes (la Cordillère des Andes n’est pas loin) et forêts vierges, que Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández ont parcourue afin de préparer leur projet. À l’écran, des lieux prennent vie, des pans entiers de la Patagonie deviennent soudain tangibles pour nous. Ces lieux s’accompagnent de noms : les noms des personnes que Laida et Txalo ont rencontrées sur leur route, et dont Tierras del Sud va raconter l’histoire.

United colors of…

Dans Tierras del Sud, tout commence donc par un territoire. Mais un territoire qui s’ancre dans l’Histoire, avec sa « grande hache » (comme dirait Georges Perec[1]). Car la Patagonie argentine est loin de connaître un destin apaisé – et la performance du duo hispano-chilien que forment Laida et Txalo parle de cela. Structuré en chapitres, leur récit est celui d’un accaparement des terres, aux origines lointaines : à travers leur parcours, c’est la construction de l’Argentine moderne au cours du XIXe siècle, entre intérêts financiers occidentaux, génocide des peuples premiers, domination économique larvée et justifications raciales qui se dessine.

Tout commence pourtant bien. Avec Laida et Txalo, nous nous trouvons dans l’atelier de Luciano Benetton (né en 1935), le fondateur bien connu de la marque de mode éponyme. Musique italienne, images colorées… tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais tandis que Benetton accroît son capital économique et déploie sur le monde ses vêtements, la marque commence à s’intéresser à des territoires bien particuliers. Grâce à la Compania Tierras del Sud Argentina S.A. (tiens ! n’est-ce pas le titre de notre performance-documentaire ?), la voilà qui acquiert des terres appartenant au peuple mapuche – des terres qui, avec la colonisation et l’indépendance de l’Argentine, n’ont jamais été rendues à leurs légitimes propriétaires. Des terres qui conservent les racines des Mapuche. Des terres pour lesquels ce peuple est désormais prêt à se battre. Cette lutte contemporaine forme le point de départ de la performance, qui dénonce les conséquences mortifères d’un tel bras de fer.

Les oubliés de l’Histoire

On l’aura compris, Tierras del Sud est une performance-documentaire qui, dès le départ, affiche son parti-pris : il s’agit de dénoncer et de questionner, au terme d’une enquête minutieusement menée. L’enjeu ? Ne pas oublier – ne surtout pas oublier que le colonialisme existe toujours, sous de nouvelles formes que l’on peut par exemple nommer aujourd’hui capitalisme ou globalisation. Le travail de Laida et Txalo s’inscrit ainsi au sein d’une trilogie explorant « les relations entre capitalisme, néo-colonialisme et industrie culturelle[2] » : trois spectacles (Extraños mares arden (2014), Tierras del Sud (2018) et Teatro Amazonas (2020)) explorent successivement le Chili, l’Argentine et le Brésil, interrogeant profondément les questions d’appropriations – qu’elles soient liées à des questions territoriales, économiques ou culturelles.

Tenant à la fois de l’enquête ethnographique et historique, Tierras del Sud part du terrain patagonien, au sein duquel Laida et Txalo ont cherché à rencontrer les populations mapuche actuelles, afin de redonner un visage et une identité aux êtres qui cherchent aujourd’hui à conserver leurs terres, leurs traditions, leurs croyances et leur mode de vie. Pour le duo, il s’agit de mettre en place une double démarche : rencontrer sur place des membres de la communauté mapuche, toujours en lutte contre des entreprises phagocytantes comme Benetton ou la répression des forces de l’ordre argentines (un problème endémique lié aux tentatives de récupération de territoires), mais également plonger dans les archives et l’Histoire, afin de redonner une voix aux êtres disparus. Iels reviennent par exemple sur des pages peu reluisantes de la constitution de l’état argentin moderne, comme la Conquête du Désert (1879-1881) qui a vu les héros de la future Argentine (dont le président à venir Julio Argentino Roca (1843-1914)) écraser et déporter les communautés mapuche[3]. Dès lors, si une grande partie de cette performance-documentaire consiste en des enregistrements audio des personnes rencontrées sur place, dans les différents lieux de vie mapuche, Laida et Txalo mobilisent également un grand nombre d’archives – notamment des photos.

L’une et l’autre les décrivent, d’abord avec des mots puis en les incarnant avec leur propre corps, en les mimant. Un effet de proximité troublante se dégage de l’entreprise et rend soudain plus tangible les individus disparus, dont ni l’Histoire ni la pellicule n’ont conservé les noms. Et quand apparaissent sur l’écran les photos qu’on imaginait jusque-là uniquement à travers cette double description (langagière et corporelle), on prend soudain conscience de l’aliénation qu’ont subie les peuples premiers : l’Histoire, en s’écrivant par le prisme bienheureux des indépendants, a gommé le souvenir des massacres, des vols, des esclavages, des rapts, des endoctrinements et des enfermements dont ont été victimes, entre autres, les Mapuche. L’Argentine et son histoire se sont ainsi construites dans une négation presque totale d’une vérité qui aujourd’hui dérange : des êtres humains vivaient là, avant, sur cette terre que le colonialisme a ensuite déclaré sienne.

Tierras del Sud apparaît dès lors comme une pièce nécessaire – à voir et à penser. À ressentir dans son être. Pour autant, cette proposition polyphonique ne prétend pas imposer sa vérité comme une orientation unique : plutôt que de plaquer des évidences, elle laisse le doute s’insinuer petit à petit en nous… au fur et à mesure que les pièces du puzzle se soudent les unes aux autres, comme les éléments de décor que les deux artistes disposent sur scène. Peu à peu apparaissent les villages, les forêts, les sommets des montagnes, les fleuves – tout un territoire bâti comme un jeu de construction pour enfants, à l’aide de scotch, de bouts de plastique coloré, de tuyaux rouges assemblés. Sur la carte vierge de la Patagonie, c’est le territoire malmené par les remous de l’Histoire, écrite par les vainqueurs, qui devient tangible. C’est, aussi, le territoire des vaincus qui tente d’exister. Qui tente de nous questionner.

Et si la lutte, en demandant la justice, rééquilibrait la balance ?

Magali Bossi

Infos pratiques :

Tierras del Sud, de Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández, du 31 mai au 4 juin 2022 au Grütli, Centre de production et de diffusion des Arts vivants.

Avec Laida Azkona Goñi et Txalo Toloza-Fernández

https://grutli.ch/spectacle/tierras-del-sud/

Photos : © Alessia Bombaci (banner et inner 2), miprimerdrop (inner 1)

[1] Si vous n’avez pas lu W ou le souvenir d’enfance (1975), c’est le moment !

[2] Extrait du dossier de presse.

[3] Au sein de la communauté scientifique, le consensus est encore loin d’être trouvé : la Conquête du Désert est vue alternativement comme une entreprise visant à mater des populations indiennes indociles, ou comme une entreprise calculée de génocide. (Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Conqu%C3%AAte_du_D%C3%A9sert )

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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