Du début à la fin : Soupçon de trahison

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentina Poduti s’embarque à la rencontre d’un animal étrange et redoutable : le chatonpotame. Elle vous livre un texte régi par le hasard : les phrases initiales et finales sont tirées de romans connus et moins connus, certains connecteurs logiques et thèmes ont été choisis par des lancés de dés… un vrai défi ! Bonne lecture !

* * *

Soupçon de trahison

Le grand cerf blanc sortit d’un fourré d’aubépines sans déranger la moindre fleur. Alanis observait la forêt, repérait chaque parcelle du sol jonché de marguerites pour y déceler la moindre irrégularité. Comme un appareil capable de capturer les images afin de les fixer indéfiniment dans son esprit, son œil parcourait les courbes des collines et les sillons creusés par le cours d’eau. Une goutte de sueur perlait sur son front. Le soleil brûlait dans le ciel de midi, comme une caresse des dieux lui conférant la force pour accomplir cette mission. Sa longue tresse pesait lourdement sur son épaule vêtue de cuir. Aux yeux d’un inconnu, Alanis aurait pu passer pour un de ces mercenaires désespérés qui s’adonnaient à la mort dans l’unique but de nourrir leurs pauvres familles. Pour elle en revanche, il n’en était rien. Contrairement à ces pauvres hères, elle avait une mission : celle d’en finir avec cette terrible bête qui, depuis des mois, décimait les rangs de son armée.

Tout avait commencé il y a quelques mois, lorsque le roi lui avait ordonné de conduire ses hommes au cœur de ces landes désolées et de les préparer au combat. Alanis, en bonne commandante, lui avait obéit… mais peu à peu, le doute quant aux bonnes intentions de son souverain, avait commencé à l’habiter. Orpheline, elle s’était entraînée avec les meilleurs combattants dès son plus jeune âge, avide du moindre conseil que ces hommes rudes daignaient lui accorder. Année après année, elle s’était transformée, devenant une arme affilée, mortelle pour n’importe quel adversaire. C’est donc sans surprise que, lorsque le roi l’avait remarquée à l’occasion d’un tournoi, elle avait été priée de rejoindre les rangs de la plus prestigieuse armée du continent. Depuis sa position au somment d’un majestueux sapin, Alanis repéra soudain un léger mouvement derrière un rocher. Avec des gestes délicats et silencieux, elle descendit le long du tronc rugueux et se prépara à l’attaque.

Le chatonpotame avançait d’un pas menaçant, écrasant le tapis de fleurs de son lourd poids, lorsque l’épée d’Alanis le frappa par derrière, d’un coup décidé. Pris par surprise, l’animal se hissa brutalement sur ses pattes arrière, dominant la jeune femme de toute sa stature. Tenant d’une main sa lourde épée et de l’autre, un poignard dont le manche s’ornait magnifiquement de motif sculptés, Alanis tournoya autour de la bête et évita de justesse les griffes qui manquèrent leur cible et s’abattirent sur un rocher, non loin elle. Furieuse, la bête lâcha un cri qui fit trembler le sol et attaqua à nouveau la jeune femme.

« Ne vous ai-je jamais dit que votre espèce manquait terriblement de finesse ? »

Semblant saisir les mots de la guerrière, le chatonpotame chargea de tout son poids Alanis qui, profitant de cet accès de colère, lui faucha les pattes d’un mouvement circulaire.

« Alors moi qui pensait qu’après tous ces hommes massacrés, vous seriez un adversaire de taille…  pas de bol pour mes soldats, ils vont avoir droit à un vrai sermon de ma part, pour s’être laissés impressionner par un être  comme vous ! ».

Ni une, ni deux, le chatonpotame bondit à nouveau sur ses pattes et assena un coup qui transperça le bras du capitaine. Assez joué ! La vue brouillée par la douleur, Alanis lança son épée, trop lourde pour son bras endolori, empoigna le couteau glissé dans sa botte et acheva le chatonpotame avec d’un coup dans le dos. C’est ainsi que le corps pesant de la bête s’avachit sur le sol d’un bruit sourd. Le silence retomba sur la forêt. Une légère brise effleura la nuque d’Alanis, lui procurant une sensation de bien-être ; elle se mêla à l’habituelle satisfaction qui courait dans ses veines après chaque bataille. Après avoir rangé l’épée dans le fourreau pressé contre son dos, la jeune femme se laissa glisser à côté du corps sans vie. Le roi lui avait simplement ordonné de tuer la meute de chatonpotames pour qu’ils cessent de s’en prendre à ses soldats, pas d’enquêter sur les motivations de leurs actes. Tout cela lui semblait étrange : depuis des siècles ces créatures avaient habité la contrée sans jamais s’en prendre aux innocents. Pourquoi changeaient-elles de comportement, aujourd’hui ?

Alanis plongea la main dans la fourrure de la magnifique bête dont visage affichait à présent une expression douloureuse. Lorsqu’elle la retira, son sang quitta son visage. L’expression livide, elle se releva pour se diriger vers le campement. Dans sa poche, un anneau roulait sous ses doigts.

Valentina Poduti

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © Darkmoon_Art

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