Atelier critique VDR – courtes critiques (4)

Aujourd’hui, La Pépinière vous emmène au sein de l’atelier de critiques qu’elle organise pendant le festival Visions du Réel. Les participant·e·s ont visionné des courts-métrages et se sont livrés à un exercice de critique courte. Nos trois rédacteur·trice·s se sont également prêté·e·s  à cet exercice pas si simple. Voici leurs textes.

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Filmez-moi un mouton

Ça commence par des pattes – celles d’un mouton. Puis des bêlements, le crépitement de la pluie et le ramage des oiseaux. Là, dans ce pré où tombent les pommes, on est au ras du sol. Bienvenue dans Some Kind of Intimacy, de Toby Bull.

Some Kind of Intimacy est un court-métrage surprenant. D’abord par son propos, qui remet en question la notion de « frontière » : dans la campagne anglaise, Toby Bull filme un troupeau de moutons broutant à deux pas de la tombe de ses parents. Cette collusion étonnante suscite chez lui des questionnements qu’il partage au téléphone avec son frère : les moutons seraient-ils capables de percevoir la présence des morts ? De transmettre à ces derniers l’inquiétude des vivants ? Frontières entre animaux et humains, entre ici-bas et au-delà : les lignes vacillent tandis que le court métrage, sans fournir de réponses, se contente de poser les questions.

Ce sont surtout les choix visuels de Bull qui déroutent : en 5 minutes, il plonge son public dans une intimité dépouillée, qui sent l’humus et la laine humide. Nous scrutons les moutons, leurs attitudes, leurs déplacements et leurs mimiques, avec une attention accrue – d’autant qu’ils constituent les uniques acteurs de Some Kind of Intimacy, Toby n’apparaissant qu’à la faveur d’un hors-champ laissant apparaître sa main (lorsqu’il ôte les feuilles de la pierre tombale), tandis que son frère demeure une voix dans un combiné. Dès lors, les moutons prennent toute la place : que pensent-ils ? Que ressentent-ils ? Loin d’être ridicule, leur présence hiératique et bêlante interroge la place même du réalisateur. Est-ce lui qui filme le troupeau… ou le troupeau qui lui permet d’entrer dans son intimité animale ? Au final, les moutons sont, peut-être, les vrais réalisateurs de ce film ténu et poétique.

Magali Bossi

Référence : Some Kind of Intimacy, de Toby Bull, Royaume-Unis, 5 min.

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Et si les moutons aidaient à faire le deuil ?

À l’écran, des moutons broutent dans un champ. Bien vite, le téléphone de Toby Bull, le réalisateur, se met à vibrer. On en aurait presque oublié sa présence. Au fil de l’échange avec son frère, on comprend que Toby observe les moutons qui paissent autour de la tombe de leurs parents. Une question se pose dès lors : ont-ils conscience de ce qui se trouve sous le sol qu’ils foulent ?

Some kind of intimacy raconte le deuil autrement. Les deux frères, invisibles à l’écran, se questionnent sur leur rapport à la mort, en mettant les moutons au centre. Ceci est symbolisé par les plans fixes successifs sur les animaux. Deux visions s’opposent alors : celle de Toby, qui pense que les moutons sont capables de ressentir, voire de communiquer avec les morts, et celle de son frère, qui n’y croit pas… Deux visions, deux avis, des questions sans réponse.

Qui a raison ? Peu importe au final. Les moutons offrent simplement une autre piste de réflexion au réalisateur et au public. On retient de ce joli court-métrage que cela l’aide à appréhender la mort, en se disant que ses parents peuvent encore l’entendre et comprendre ses inquiétudes, par le biais des moutons, ou de la terre, qui sait ? Un court-métrage qui nous recentre sur la nature, évitant au maximum les artifices humains, qui restent presque tout du long hors champ. Et si, nous aussi, nous nous arrêtions un peu pour observer la nature et écouter ce qu’elle a à nous dire ?

Fabien Imhof

Référence : Some Kind of Intimacy, de Toby Bull, Royaume-Uni, 5 min.

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Les bonnes vieilles amies, Mort et Lenteur

La tombe, cet endroit d’abord triste mais puissant et sombrement fleuri, nous semblait sacrée jusqu’à ce que Toby Bull s’y campe, restant anonyme mais accompagné d’un troupeau de moutons dans un fin brouillard. Ils y végètent, gambadent, paissent et vivent tandis que la mort s’étale sous eux. La scène d’ouverture est d’ailleurs emblématique du deuil : nous y voyons des pattes d’ovins, qui piétinent, et nous renvoient à notre propre sort lorsque, touchés par le deuil, l’on se sent impuissant avec une incapacité totale d’aller de l’avant.

Le choix du mouton n’est pas anodin : l’animal, pourtant connu pour sa capacité à suivre aveuglément – ce qui est montré sans vergogne grâce aux plans fixes, de gauche à droite, puis de droite à gauche, en restant fidèle au bélier – est aussi une figure fortiche, adepte du dédain. Un abreuvoir souillé le fera fuir et c’est peut-être ce mélange d’attitudes rare qui plaît dans le film. Est-ce que les bêtes ne feront que passer sur la nouvelle maison des défunts parents ou seront-ils indifférents, précieux : quelle forme d’intimité peut-on ou doit-on entretenir avec la personne qui a disparu ? Qu’importe la forme, il s’agit avant tout de trouver un lien. Ce dernier triomphera sur l’absurdité et la douleur que le réalisateur évoque, employant des tons plutôt fades pour son court-métrage. Dans un dialogue sans queue ni tête avec son frère, la figure principale laisse transparaître à quel point toute logique est, dans ces instants, vaine. On observe, on est attentif à ce qui continue d’être. Ce n’est que très lentement que l’on comprend que le film traite de la perte d’êtres chers et c’est une force à souligner.

Une scène mémorable pourrait être celle du bélier filmé aux côtés d’un banc. La tête de l’animal, à hauteur du banc, se meut sans cesse. Elle introduit l’idée d’un rapport juste : tandis que certains s’asseyent paisiblement, d’autres, moutons, s’agitent. Rien n’est figé bien qu’un cœur ne bat plus. Un geste d’espoir porté par un film dont la simplicité marque.

Laure-Elie Hoegen

Référence : Some Kind of Intimacy, de Toby Bull, Royaume-Uni, 5 min.

Photos : © DR

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