Au TMG : on s’envole, on s’envole, on s’envole !

Au Théâtre des Marionnettes de Genève, on s’envolait du 25 au 28 novembre derniers en compagnie d’un père et de son fils, Léon et Bertrand Lenclos. Entre vulgarisation scientifique et récit de rêve, narration poétique et souvenirs d’enfance, la Cie Nokill rendait dans L’envol nos corps plus légers…

Ce rêve, vous l’avez peut-être fait, vous aussi. Il est un de ceux que, personnellement, je retrouve avec régularité, sitôt endormie. Rêver que l’on décolle, que l’on s’envole, que l’on bat des ailes, que l’on s’affranchit de la gravité terrestre pour planer comme un oiseau… une fusée ou un delta-plane ! Ce rêve de vol (ou plutôt, ces rêves – car il en existe autant de variantes que le monde compte d’individus différents) se trouve à l’origine de L’envol, une création hilarante et polymorphique qui mélange animation d’images et d’objets, projections, marionnettes, théâtre d’ombres, magie et musique… Un spectacle un peu inclassable qui, après avoir été supprimé en 2020 en raison de la pandémie, revient au TMG à la place de la pièce Écris-moi un mouton (Cie Arnica)[1], hélas annulée pour cause de maladie.

Optique, technique et poétique

Bertrand et Léon Lenclos se partagent la scène et le micro, témoignant chacun de l’expérience particulière qu’ils entretiennent avec la capacité de voler. Tout commence par un récit de rêve, celui que Bertrand, le père, se rappelle avec exactitude. Afin de le relater, technique et objets se mêlent, tandis que sont projetées sur un écran surplombant la scène les images filmées en gros plans sur plusieurs zootropes. Semblables aux parois d’un tambour percé, les zootropes sont des jouets optiques qui présentent sur leur face intérieure (percée de fentes verticales) une série d’images avec de légères variantes. En les faisant tourner sur un axe central, on fait bouger les images qui, ainsi, donnent l’illusion d’avancer comme un film : peints en noir sur fond blanc, de minuscules personnages courent, s’élancent, s’envolent et battent des ailes, décrivant ainsi les rêves de Bertrand.

Ces procédés techniques se retrouvent dans les nombreuses scénettes qui s’enchaînent pour former L’envol. Ce sera, par exemple, le recours aux folioscopes, ces livres à 360° qui tournent sur eux-mêmes grâce à une manivelle et qui, porteurs d’images, forment un dessin animé que les acteurs construisent en direct, à mesure qu’ils en tournent les pages.  Les Lenclos alternent ainsi les genres et les tons : tantôt scientifique, en proposant une méthodologie progressive pour réellement apprendre à voler (les modes d’emploi seront d’ailleurs offerts au public à la fin de la pièce – je vous tiendrai au courant de mes progrès en vol !) ; tantôt poétique, en évoquant le secret désir qui anime les humains depuis la nuit des temps (un désir dont l’onirisme est notamment suggéré par le théâtre d’ombres) ; tantôt historique, que ce soit à travers la Grande Histoire ou le récit de vie plus personnel. Et, lorsque les mots ne parviennent plus à dire, la musique prend le relais – sans compter la magie, qui inverse les perspectives pour donner à voir des individus qui volent réellement… n’est-ce pas ?

Entre la conférence et la performance, L’envol offre une série de tableaux à la fois théorique et ludique, poétique et technique, qui désarçonne son public, l’emmenant toujours là où il ne s’y attend pas.

Suspension des corps… et des esprits

L’envol propose dont un parcours à travers le vol et la relation que les êtres humains entretiennent depuis toujours avec lui. À ce titre, la pièce fonctionne, dans sa facture même, comme une allégorie parfaite du vol. En effet, la succession des scénettes et des informations (qu’elles soient textuelles, visuelles ou musicales) place les spectatrices et spectateurs dans un état d’apesanteur progressif : l’incrédulité se retrouve suspendue, en plein vol, ce qui permet d’entrer peu à peu dans l’univers à la fois sérieux et loufoque construit par la Cie Nokill. Sans cesse un mouvement, l’esprit passe d’un sujet à l’autre, comme un oiseau qui bat des ailes. Tout semble possible, désormais. Difficile, vous l’aurez compris, de définir ou de résumer clairement L’envol, tant les dispositifs employés et les histoires racontées diffèrent les uns des autres… tout en s’emboîtant harmonieusement. Le meilleur moyen de comprendre ce qui se jouait sur scène, c’était encore d’expérimenter soi-même la pièce. Et, peut-être, de se prendre à rêver en compagnie de Léon et Bertrand Lenclos : si nous aussi, on volait ?

Magali Bossi

Infos pratiques :

L’envol, de la Cie Nokill du 25 au 28 novembre 2021 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Texte, mise en scène et interprétation : Léon et Bertrand Lenclos

https://www.marionnettes.ch/spectacle/259/lenvol-remplace-ecris-moi-un-mouton

Photos : © Dandy Manchot

[1] La Cie Arnica proposait, également en novembre et au TMG, trois Fables animalières dont je vous parlais il y a peu de temps : https://lapepinieregeneve.ch/tag/acrobates/

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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