Un monde muet à l’épreuve de la résonance

« La résonance n’est pas une relation d’écho, mais une relation de réponse ; elle présuppose que les deux côtés parlent de leur propre voix, ce qui n’est possible que lorsque des évaluations fortes sont en jeu. […] La résonance n’est pas un état émotionnel mais un mode de relation. Celui-ci est indépendant du contenu émotionnel. C’est la raison pour laquelle nous pouvons aimer des histoires tristes. » (p. 200)

À l’heure où l’on semble courir constamment après le temps, et où le monde apparaît comme espace d’agressions perpétuelles, l’humain moderne tarde dans sa quête de vie meilleure. Comment tendre vers une vie bonne (p. 24) ? Telle est la question qui se pose dans un monde privé d’un télos (autrement dit, d’un but prédéterminé) depuis le siècle des Lumières, de Dieu depuis Nietzche et de liberté de respirer depuis l’épidémie que l’on ne nomme plus. De manière résonnante, Hartmut Rosa, professeur de sociologie à l’Université Friedrich-Schiller (Allemagne), mobilise des outils et démarches propres aux sciences sociales et aux humanités afin de proposer non seulement une critique holistique de la société, mais aussi des pistes concrètes et fondées pour tenter d’y remédier.

Pour Rosa, quelles que soient les résolutions prises par chacun dans sa moderne pursuit of happiness, la question de la relation au monde offre un éclairage universel. Quelle que soit la « célérité » du monde, c’est avant tout notre type de relation à celui-ci qui scelle la « réussite » ou l’« échec » d’une vie (p. 8). On pourrait remplacer ici les termes « réussite » et « échec » par respectivement « chaleur » et « froideur » (p. 36), l’idée principale étant que ce sont moins les types d’activité, d’objets ou de connaissances que l’attitude au monde et l’expérience du monde qu’elle implique qui offre une bonne vie.

Si tout est question de relation, il s’agit de mieux saisir ses tenants et aboutissants, d’où l’idée d’une « sociologie de la relation au monde ». Rosa introduit un concept central, celui de résonance, qu’il développe tout au long de son essai et qui peut grossièrement être définit comme une forme de relation au monde associant affection et émotion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement. Ces expériences de résonance peuvent se produire à tout moment et avec un nombre théoriquement illimité d’objets et de sujets. Que ce soit avec sa famille, un inconnu, son travail, l’école, la nature ou une bande dessinée d’Astérix, les relations avec le monde sont infinies et, compris dans une sociologie de la relation au monde, sont résonantes ou, au contraire, aliénantes. L’aliénation, concept opposé de la résonance, peut être qualifiée de relation muette au monde ; c’est « une relation sans relation » (p. 211) où « le sujet et le monde sont indifférents ou hostiles l’un à l’autre » (id.). L’auteur tire ici parti de son regard de sociologue pour révéler en quoi les rouages de nos sociétés modernes tendent à réifier des rapports au monde discutables et pourtant jamais discutés jusque-là. Dans la visée du titre de son ouvrage, Rosa suggère qu’il faut développer des formes de rapport garantissant la régularité de ces expériences de résonance entre le sujet et ces fragments de monde (p. 198). Ces formes de rapports stabilisés s’inscrivent dans des axes de résonance, au nombre de trois, qui ont trait au monde subjectif, objectif et social (p. 199). Ces trois axes constituent les embranchements principaux auxquels peuvent se rattacher toutes les relations possibles de résonance entre le sujet et le monde.

Ainsi, Rosa parcourt chacun des embranchements du vaste arbre de la modernité, du monde subjectif, objectif et social, en inspectant sous le prisme de la résonance chaque feuille et chaque racine, de la famille au travail, de la religion à l’école, de la respiration au sport. Une chasse à l’aliénation, une quête de soi et du monde sous l’œil froid du sociologue et la main chaude de l’humaniste, un essai réussi, un parcours à réconcilier scientifiques et spirituels.

Elias Abderraziq

Référence : Hartmut Rosa, Résonance, Une sociologie de la relation au monde, (trad. de l’allemand par Sacha Zilberfarb et Sarah Raquillet), Éditions La Découverte, 2021.

Photo : © stokpic

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