Cie La Mouette : mais Qui est Charlie ?

Du 10 novembre au 5 décembre 2021, au Moulin à Poivre, la Cie La Mouette vous transporte dans un authentique piano bar. Ça sent le jazz et le cigare… et ça swingue comme jamais ! Une barmaid curieuse questionne les clients qui, tous, ont connu un personnage étonnant : le fameux pianiste Charlie, un grand nom du jazz. Mais Qui est Charlie ?

Un soir à Paris, dans un bar comme tous les autres. Comme tous les autres ? Pas exactement. Car c’est dans ce bar qu’officiait Charlie. Mais hélas, Charlie n’est plus là : il a quitté l’Europe pour Keys West et le soleil de Floride. Ce soir, Sarah, une jeune barmaid, fait le service tandis qu’Artem, un jeune musicien russe, a remplacé Charlie au piano – avec tout autant de brio. Défilent alors habitué·e·s ou client·e·s de passage : l’artiste Ines Calderon, l’écrivain Willis Walles, le guitariste Alexandre Rondeau, l’actrice Jeanne Chanta, son époux Robert, l’oncle Romain, la photographe Mary Wallace… toutes et tous ont connu Charlie, cultivé son amitié. Revenir dans ce bar, c’est retrouver, le temps d’un verre qu’on savoure, d’une mélodie fredonnée, le passé et la jeunesse trop vite enfuis.

« Si le jazz était du papier monnaie, Charlie serait sur un billet de banque. (un léger temps) La première fois que j’ai rencontré Charlie c’était il y a… trente ans, fin mille neuf-cent-trente-cinq… avec son ami Alexandre Rondeau, un guitariste. Je les ai rencontrés à Buenos Aires. » – (Ines Calderon, amie de Charlie.)

Est-ce vraiment un hasard si ces êtres sont réunis ce soir ? Sarah, la barmaid, semble avoir une idée derrière la tête : munie d’un vieil album photo (l’album de Charlie), elle questionne les unes et les autres sur celui qui avait des doigts d’or… Elle a évidemment une idée derrière la tête, mais ne comptez pas sur moi pour vous la révéler. Se dessine alors, comme un équilibriste vacillant entre passé et présent, le portrait d’un homme qu’on ne rencontrera jamais et auquel la mémoire, seule, donnera corps.

Toute une époque

« Je vivais à l’époque avec de drôles de gens. Des gens riches totalement ruinés qui trouvaient le moyen de n’être jamais pauvres. Je m’essayais à cette prouesse avec un succès assez tiède. Mes vagabondages m’avaient permis de me marier avec Nancy et c’est en nous installant à l’Hôtel du Cap à Antibes, que je rencontrai à nouveau Charlie. À peine me vit-il qu’il me joua mon air préféré. » – (Willis Wallace, ami de Charlie)

Afin de plonger Sarah, Artem et le public dans la vie de Charlie, la pièce dispose d’un atout de choix : un texte, plus bourré de références qu’un trompettiste après son premier set (que mes amis trompettistes me pardonnent !), écrit par Jacques Sallin, également metteur en scène de la Cie La Mouette. Jacques Sallin manie la plume théâtrale comme il manie la plume critique : avec une exigence minutieuse que vous avez souvent eu l’occasion de lire dans nos pages numériques. Il possède cette capacité d’écriture qui nous embarque dans une époque (des années folles aux lendemains de la Libération), avec ses codes particuliers – vestimentaires, artistiques, sentimentaux, politiques ou décoratifs. Costumes et habillage de la scène concourent au dépaysement, transformant le Moulin à Poivre en bar à jazz. Adossés au zinc, on croise Saint-Ex revenu du désert, Consuelo Sandoval (sa femme), mais aussi Sidney Bechet, Cocteau, Hemingway, Picasso… C’est l’époque de La Closerie des Lilas, un café-brasserie qui accueille artistes et intellectuels, dans le 6e arrondissement de Paris :

« Bruyante et encombrée. Closerie des Lilas. Sidney Bechet et Mack McKendrick, un gars qui jouait du banjo se tapent dessus. Et c’était pas une mise en scène de coups de poing pour la presse. Dans le bar, ça a fait le vide en un instant. Les tables sont renversées. Les olives, se répandent sur le sol. C’est olive on Ice in Paris. » – (Willis Wallace, ami de Charlie)

À en croire ses amis·e·s, Charlie évolue dans ce milieu comme un poisson dans l’eau, côtoie des personnages historiques bien réels (Saint-Exupéry, par exemple) et des protagonistes totalement inventés : celles et ceux qui l’ont connu. Mais… sont-ce réellement des créations ? Leur épaisseur, les anecdotes partagées et les faits historiques communs sur lesquels ils appuient leurs récits, font douter. Le pacte fictionnel joue à plein : pris dans un tourbillon de vraisemblance, le public suspend son incrédulité pour sauter à pieds joints dans ce décor. Dès lors, qu’il soit réel ou fantasmé importe peu : pour nous, Charlie existe à cet instant bel et bien. Et, s’il surgit (comme l’époque dans laquelle il évolue) des décors, des costumes et des récits – c’est avant tout l’album photo que Sarah présente aux clients de son bar qui fonctionne comme objet évocatoire. Artéfact presque chamanique, l’album constitue pour la mémoire un réseau de pilotis propres à soutenir le passé – à le sauver des eaux de l’oubli. La pièce se construit ainsi sur des temporalités entremêlées : parfois simplement évoqués par les récits rapportés, les souvenirs sont aussi reconstitués en arrière-fond du plateau, avec des costumes spécifiques (par exemple, la tenue noire et les gants blancs). Mais il arrive également qu’ils s’invitent plus directement dans le présent, comme avec la scène d’anthologie où Ines Calderon et Alexandre Rondeau racontent à Sarah la demande en mariage faite, en plein ciel, par Antoine de Saint-Exupéry à celle qui allait devenir sa femme (anecdote véridique !)…

L’art discret du piano bar

Plus encore que son texte, c’est son rapport à la musique qui fait de Qui est Charlie ? une pièce originale. En effet, Jacques Sallin ne se contente pas de relater la vie d’une pianiste jazz de génie… il fait entrer le piano bar directement dans sa mise en scène, grâce à Artem. Réellement musicien, réellement russe et réellement prénommé Artem (c’est, d’ailleurs, le seul à porter son véritable prénom), le jeune homme endosse par conséquent son propre rôle – ce qui en fait le protagoniste le plus réel de la pièce. Dès lors, est-il personnage… ou pas ? Personnifie-t-il Charlie, dont il représente la jeunesse évoquée dans les souvenirs ? Peut-être. Il joue surtout le rôle d’éminence grise musicale, puisqu’il construit l’ossature mélodique et harmonique sur laquelle le texte s’appuie avec légèreté. Tout l’art du piano bar consiste ainsi à se faire oublier : Artem joue, par cœur, une partition taillée à la hauteur du texte de Jacques Sallin – au millimètre. Complice de Sarah, il parvient comme elle à décrypter les envies, les états d’âme et les caractères des clients. Sa musique fait remonter les souvenirs. Comme l’album photo, il appartient autant au présent de l’intrigue (puisqu’il travaille dans le bar de Sarah) qu’au passé de la mémoire, sa musique servant de bande originale aux films de la mémoire. De loin en loin, des chansons parsèment la pièce, se mêlant à la musique d’ambiance du piano bar… sans constituer pour autant un tour de chant gratuit. Distillée avec parcimonie, elles font écho au texte, y ouvrent des parenthèses dans laquelle se déploie une ambiance, une époque :

« Broadway – Début quarante, Broadway m’avait engagée et c’est Charlie qui nous accompagnait au piano durant les répétitions. J’étais toute folle de jouer, chanter, danser. Des grandes vedettes sont venues me voir. Fred Astaire m’a félicitée en personne. Quel trac j’ai eu ce jour-là. Un trac qui m’a tourné la tête quand le metteur en scène du spectacle m’a demandé ma main. À mon mariage, il y avait Liberace, Fred et Ginger et naturellement Charlie. » – (Jeanne, amie de Charlie)

Alors… qui est Charlie ?

Sous la direction de Jacques Sallin, la Cie La Mouette parvient à relever un défi épineux : traverser toutes les inflexions d’une personnalité, d’une histoire, d’une époque – dans le désordre et sans que cela paraisse décousu ! La silhouette qui apparaît est-elle, alors, celle de Charlie ? … Peut-être, ou, en tout cas, celle d’un Charlie (ou plutôt, de plusieurs Charlie) tel que ses proches l’ont perçu au fil du temps. Les écouter parler, c’est comme être au bar avec des ami·e·s plus âgé·e·s qui évoquent une jeunesse commune que l’on n’a pas soi-même vécue : le rythme du récit, l’humour des péripéties, l’énergie du jeu suffisent à faire oublier que l’on ne possède pas toutes les références. Le tout, avec une musique omniprésente qui en fait l’âme, et un texte aussi bien dosé que les ingrédients d’un bon cocktail.

Chapeau bas, on en redemande !

Magali Bossi

Infos pratiques :

Qui est Charlie ? de Jacques Sallin, par la Cie La Mouette, du 10 novembre au 5 décembre 2021 au Moulin à Poivre.

Mise en scène : Jacques Sallin

Avec Maryline Bornet, Serge Clopt, Nathalie Gantelet, Chaquib Ibnou-Zekri, Michel Kuhne, Antonia Sandoval, Odile Thevenot, Stan Wallace, Arthem Pervushin (au piano)

Et avec la participation de Chantal Neuvcelle et Thierry Meury

https://cielamouette.ch/

Photos : © Cie La Mouette

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Une réflexion sur “Cie La Mouette : mais Qui est Charlie ?

  • 2 décembre 2021 à 13h08
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    Merci pour cette très belle critique,
    plus que quatre jours pour vous plonger dans l’univers des pianos bar des 60′ et en connaitre un peu plus sur « Charlie ».
    Stan Wallas

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