Babel poético-bordélique

Au Théâtre de Carouge, puis en tournée en Suisse et en France, se joue « Room », la dernière création de l’omnipotent James Thierrée qui règne sur un monde parallèle où s’entrecroisent théâtre, danse, cirque, langues, opéra, acrobatie, mime, contorsionnisme, musique et chants, dans un brouillamini vertigineux.

Imaginez une chambre mouvante. Ouverte aux quatre vents du tout-possible. Comme dans le rêve d’un démiurge sous substance. Une psychanalyse cathartique à la recherche de la liberté. Une sorte de géniale cour des miracles qui n’a de cesse de se réinventer lors d’une fête nocturne intemporelle. Un hymne à la poésie qui ne raconte que des bribes d’histoires qu’on peut – ou pas – se faire dans nos têtes. Une expérience oxymorique entre art brut – mais qui sont ces marginaux rebelles aux codes classiques d’un spectacle ? – et démonstrations pluridisciplinaires époustouflantes de maîtrise.

Ceci posé, il peut sembler vain d’essayer de cerner ce « Ça » artistique dans une quelconque critique. Essayons la métaphore de la tour de Babel. Il s’agirait donc de toucher le ciel de la créativité. Des hommes et des machines s’y retrouvent – analogie prophétique du confinement[1] – en quête d’une explosion jouissive des pulsions. Il y a là une chanteuse d’opéra, un groupe de musique, un architecte habité, un éléphant cyborg, une danseuse nue, un homme-araignée, un Christ mendiant, un contorsionniste syncopé, … Tout ce qui fait la vie, humains et non-humains. Alors « le sens dévisse[2] ». Et s’entremêlent de concert les chants, les danses, les corps, les amours, les disputes, les langues dans une cacophonie orchestrée au millimètre par ce bon diable de James Thierrée, hirsute marionnettiste boulimique qui bâtit une surenchère polymorphique destinée à nous en mettre plein la vue deux heures durant.

Dans ce foisonnement un peu foutraque, nulle histoire donc ; juste un lieu, une chambre, qui se démantèle au fur et à mesure qu’elle se monte, se perd, se défait et se refait. Un espace où chacun·e cherche sa vibration, où chacun·e engage son corps, sa voix, son instrument dans un bal psychédélique. On dirait une machine à la Tinguely où tous les rouages, même le plus infime, ont la même importance que le premier rôle. Hommage au peuple du bas, celui des petits rôles, des figurants, des techniciens, des coulisses, dans l’ombre de l’éblouissement chaplinesque (au risque, parfois, de l’aveuglement).

En despote éclairé, James Thierrée, poly-talentueux jusqu’à l’extrême, fait tout ce qu’il veut. Même chanter, ce qui semble-t-il n’était pas prévu au départ. Témoin de cet univers excentrique, le spectateur peut penser à l’énergie des performances artistiques des années septante ou à une jam session gargantuesque. Quel est le ressort du singulier à chaque représentation ? Une partie de la fête est-elle improvisée ? En effet, on a souvent la sensation que c’est la direction produite par « les âmes et les muscles qui se relâchent et se déploient sans retenue[3] » qui amène à produire du jeu, comme lorsqu’on se promène sur un sentier vierge sans savoir ce qui se cache derrière le prochain virage. Le voyage se fait en marchant et c’est peut-être quand on se perd que celui-ci commence[4], une nouvelle fois.

En circassien accompli, le petit fils de Charlot crée ainsi son grand tsunami poético-bordélique comme antidote à la pesanteur de l’époque. Il pose finalement peut-être une seule et unique question : « Comment respirer dans un lieu fermé ? » Que cela soit les frontières du conformisme social ou celles de nos psychés névrosées… Et il y répond d’une façon qui peut décontenancer plus d’un·e : En faisant exploser les murs. Dehors et dedans. C’est Ça. Alors Babel peut s’effondrer, nous laissant le triptyque essentiel : la déraison créative, le rêve de nouveaux possibles et la poésie immanente de l’Homme.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Room, de James Thiérrée, au Théâtre de Carouge, du 12 janvier au 10 février 2022.

Mise en scène : James Thierrée

avec Anne-Lise Binard, Ching-Ying Chien, Mathias Durand, Samuel Dutertre, Hélène Escriva, Steeve Eton, Maxime Fleau, Nora Horvath, Sarah Manesse, Alessio Negro

Pour voir les dates de la tournée : https://theatredecarouge.ch/spectacle/room/

Photos : © Carole Parodi

[1] James Thierrée a confié dans une interview avoir eu l’idée d’enfermer les acteur·trice·s dans cette chambre bien avant le confinement.

[2] Extrait du programme du spectacle.

[3] Idem

[4] Nicolas Bouvier, Préface in Paroles de voyageurs, Albin Michel, 1998.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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