Madeleine(s) de Proust : Souvenir sucré

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentine Uldry vous présente une Madeleine de Proust. Comment rendre vivant un souvenir ? En passant par un « embrayeur sensoriel » – autrement dit, quelque chose qui se mange, se boit, s’écoute, se touche ou se sent… et qui nous plonge dans notre mémoire. Et en prime, vous aurez le droit à une transposition générique de ce texte ! Bonne lecture !

* * *

Souvenir sucré

Assise au fond du jardin, je sentis le soleil taper contre mon front et une légère brise de printemps souffler sur mes boucles blondes d’enfant. Durant ces doux après-midis de mai, je ramassais le muguet et les pâquerettes qui commençaient à fleurir. En relevant la tête, je vis ma grand-mère, Lucia, me faire de grands signes de la main pour me prévenir que le goûter était prêt. Je me précipitai sur la terrasse, où elle me servit des spéculoos et une tasse de chocolat froid. Je me délectai de ces instants et de cette époque où tout était d’une simplicité…

Puis, mon grand-père Georges apparut et je courus pour le serrer dans mes bras. Il avait comme moi de grands yeux bleu clair, contrairement à ma mère et à ma grand-mère qui les avaient toutes deux d’un brun foncé. Je me souviens qu’il nous a quittés quand j’avais à peine onze ans, mais bien avant cet âge-là, je pouvais sentir la profonde affection qu’il me témoignait. J’étais sa seule et unique petite fille, et son amour pour moi, comme celui de ma grand-mère, était inconditionnel. Les après-midis chez eux étaient toujours semblables : ils venaient me chercher à l’école autour des 16h et me laissaient jouer jusqu’à l’arrivée de ma mère vers les 18h30. Georges et Lucia veillaient toujours sur moi de la même manière que mes parents. Enfant, il m’arrivait de passer certaines nuits chez eux. Je me souviens encore aujourd’hui de ce long corridor sombre qui avait tendance à m’effrayer quand j’étais petite. Je pense que nous avons tous un peu peur du noir quand nous sommes petits. Néanmoins, mes grands-parents n’étaient jamais loin pour me rassurer.

Ils m’emmenaient parfois à Bardonnex où nous allions ramasser les pommes. Lucia gardait toujours dans son sac à main des sucreries et des biscuits, en particulier ceux que j’aimais tant, au goût de cannelle ou de gingembre. Elle a toujours été attentionnée avec moi. C’était une cuisinière hors-pair (elle l’est encore d’ailleurs, du haut de ses 90 ans). Souvent, elle récupérait les pommes de Bardonnex et les cuisinait de diverses manières en guise de goûter ou de dessert : il pouvait s’agir de pommes cuites, parsemées de cannelle ou de tartes succulentes. Certaines étaient sucrées, d’autres acides ou encore farineuses. Elles étaient belles, parfois rouges ou jaunes. Lorsque j’étais malade, elle me préparait volontiers de la compote.

Quand je jouais dans la chambre d’enfant qu’ils m’avaient attribuée, il m’arrivait de sentir cette délicate odeur de pâte brisée et de pomme qui cuisaient dans le four. Je me dirigeais alors discrètement jusqu’à la cuisine et regardai les fruits dorer. Enfant déjà, j’étais têtue et très impatiente. Un jour, lorsque ma grand-mère sortit la tarte aux pommes du four, elle m’ordonna de ne pas y toucher, car je risquerais de me brûler. Bien entendu, je n’obéis pas et tandis qu’elle vaquait plus loin à ses occupations, je tendis ma main et me brûlai au contact du moule de métal encore bouillant. En m’entendant crier, Lucia déboula dans la cuisine, se fâcha et me rappela qu’elle m’avait prévenue. Il me semble que je compris définitivement la leçon depuis ce fameux incident (quoique…).

* * *

Souvenir sucré – pièce familiale en un acte

ACTEURS

LUCIA
GEORGES
ISABELLE, LEUR FILLE
VALENTINE, LEUR PETITE-FILLE

ACTE I, SCENE PREMIERE

La scène se situe à Genève, au mois de mai, dans le jardin d’une demeure en campagne. Valentine prend le soleil au fond du jardin et Lucia, sa grand-mère, s’attelle à des travaux de jardinage.

LUCIA

                        Valentine, c’est l’heure du goûter, viens.

VALENTINE

                        Oui, j’arrive !

Valentine court à toute allure depuis le bout du jardin jusqu’à la terrasse.

LUCIA

                        Je t’ai préparé une tasse de chocolat froid et une assiette de spéculoos. Je jardine de l’autre côté de la maison, si tu as besoin d’autre chose.

Georges arrive sur la terrasse. GEORGES

                        Ah vous voilà vous deux ! Il fait si beau aujourd’hui, que diriez-vous d’aller à Bardonnex pour nous occuper du terrain et de ramasser des pommes ?

LUCIA

                        Pourquoi pas, qu’en dis-tu, Valentine ?

VALENTINE

                        Oh oui, et tu me prépareras une tarte aux pommes pour le repas de ce soir ?

LUCIA

                        Bien sûr, mon étoile.

Tous trois prennent la voiture et se rendent à Bardonnex afin de s’atteler à diverses tâches

*

ACTE I, SCENE II

La scène se situe à Bardonnex sur le terrain familial.

GEORGES

                        Valentine, aide-nous si tu en as envie. Prends l’un des sacs en tissus dans le coffre de la Jeep.

LUCIA

                        Laisse-la donc cette petite, elle doit être fatiguée après cette longue journée d’école, non ? VALENTINE

                        Non, ça va, je vais vous aider et je choisirai les pommes pour la tarte de ce soir !

LUCIA

                        Oui, si tu veux.

Lucia, Valentine et Georges ramassent les pommes durant environ une heure. Georges en profite pour enlever les ronces et autres mauvaises herbes.

*

ACTE I, SCENE III

Retour au lieu d’exposition. Valentine joue dans sa chambre d’enfant, Lucia prépare le dîner et Georges regarde son feuilleton au salon. Valentine entre en trombe dans la cuisine, attirée par l’odeur de pommes cuites et de pâte brisée.

VALENTINE

                        Mmmh, ça sent trop bon !! Je pourrais en avoir quand ce sera prêt ?

LUCIA

                        Tu attends que ça refroidisse ! Tu risquerais de te brûler ! Obéis pour une fois !

VALENTINE

                        D’accord… d’accord… je patienterai…

Lucia quitte la pièce et va s’installer au salon devant la télévision. Valentine en profite pour désobéir en touchant la plaque bouillante.

VALENTINE

                        Aïïïïeeeee !!!

Lucia refait son apparition dans la cuisine et fait les gros yeux à sa petite-fille.

LUCIA

                        Que t’ai-je dit il n’y a même pas cinq minutes ? DE NE PAS TOUCHER A LA PLAQUE TANT QU’ELLE EST BRÛLANTE !!! Comme toujours, tu n’en fais qu’à ta tête et voilà le résultat !

VALENTINE

                        J’ai mal…

LUCIA

                        Oui, j’imagine. Maintenant, tu risques d’avoir une cloque sur le doigt. Passe-le sous l’eau froide, ça te fera du bien.

VALENTINE

                        D’accord, désolée…

LUCIA

                        Ne t’excuse pas, mais obéis la prochaine fois, ça te servira de leçon.

VALENTINE

                        Bon… tu as raison… mais est-ce que je peux goûter à la tarte dans une dizaine de minutes ?

LUCIA

                        Oui… mais juste une petite part alors. Ta maman va arriver dans peu de temps et nous allons bientôt manger.

VALENTINE

                        Promis, je n’abuserai pas.

Soudain, quelqu’un sonne à la porte : c’est Isabelle, la mère de Valentine. Tous s’installent à table pour le dîner.

Valentine Uldry

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © congerdesign

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