Les réverbères : arts vivants

Ces voix qui nous hantent

Recluses au sommet d’une tour, deux femmes font tout pour briser le silence et la solitude. Mais qui sont ces Voüéces qu’elles entendent ? Cette fable pseudo-médiévale signée Louis Bonard et Michèle Gurtner est à voir au Théâtre de l’Orangerie jusqu’au 23 août.

Tout commence par un long silence. Ou plutôt une absence de voix. Paradoxal, vu le titre du spectacle. Une musique résonne, rappelant de vieux films en noir et blanc. Louis Bonard et Michèle Gurtner, alias Rodogonde et Frénéjus, présentent des visages particulièrement expressifs, de manière presque exagérée, comme dans certains films muets. Sur leur siège en parpaing, les deux dames tissent, presque sans cesse. Cet incipit dure peut-être 10, 15 minutes, et les rires se font de plus en plus nombreux dans la salle. Puis une voix se fait entendre : celle de dame Anne-Lise, qui tente de communiquer avec Rodogonde et Frénéjus, en vain. L’entendent-elles ? Choisissent-elles de l’ignorer ? Comprennent-elles le message qu’elle tente de leur faire passer ? Anne-Lise n’en a pas l’impression, et le temps passe, face au silence et à la solitude…

Métaphore de la solitude

Les Voüéces est un véritable huis-clos : dans cette tour qui tombe en ruines – magnifique scénographie signée Florian Leduc et Martin Riewer – de la poussière dégringole du plafond, des dalles se fendent et ses soulèvent… Face à la solitude, Rodogonde et Frénéjus cherchent des solutions. Les voilà qui se racontent leurs rêves, par exemple. Mais, bien vite, le propos tourne. Dans une scène hilarante, l’escalade est de mise : chacune surenchérit avec un nouveau rêve racontant comment elle a imaginé qu’il arrivait des problèmes à l’autre. Ou comment dire, de manière passive-agressive, qu’on ne supporte plus sa comparse. Et pourtant, quand l’autre n’est pas là, ou occupée à autre chose, difficile de tenir. Besoin de silence, mais peur également de celui-ci, tel est le paradoxe de leur existence. Parfois, elles ouvrent une fenêtre pour crier, jeter un objet, afin d’évacuer le trop-plein d’émotions. Elles envisagent aussi quelques jeux face à l’ennui. Le point commun entre chacune de ces activités est l’évocation de trous, difficiles à combler, au sens propre comme au figuré. Le tout renvoie à nos propres moments de solitude, poussés ici dans une forme extrême.

Le texte – co-écrit avec Michèle Gurtner – et la mise en scène sont signé-es Louis Bonard. On retrouve ce qu’on avait déjà aimé dans son Apocalypse : on passe de discussions profondes à un humour totalement décalé. Pour preuve, les nombreux allers-retours de Rodogonde aux latrines, à grands renforts de sons exagérés. La langue pseudo-médiévale – le titre du spectacle en est un joli exemple – apporte également à cette dimension humoristique, avec une forme d’originalité. Sans oublier les passages chantés, avec une belle qualité de voix. Louis Bonard semble laisser libre court à ce qui lui passe par la tête, dans une forme de liberté artistique qui le caractérise. Au final, beaucoup d’humour – parfois un peu facile, mais qui fonctionne très bien – tout en amenant aussi un propos plus profond et une jolie dimension poétique. On notera aussi les coiffes faites en papier, l’une rappelant des oreilles d’âne, tandis que l’autre fait penser à la mythique coiffure de la princesse Leia dans Star Wars.

À trop creuser la forme…

Les Voüéces oscille donc entre humour et poésie, avec une grande dimension métaphorique autour de la solitude. Mais ce qui fait la force de ce spectacle en est aussi la limite : en voulant y intégrer beaucoup d’éléments et laisser place à la réflexion du public, on risque de ne pas donner suffisamment de clés de compréhension. C’est le sentiment qui règne en sortant de la salle : Les Voüéces manque peut-être de liant. On comprend les éléments, les réflexions face à la solitude, et on se voit dans certaines scènes, mais le fil rouge n’est pas forcément clair, et l’on peine ainsi à saisir pleinement là où on souhaite nous emmener.

Revenons également sur la voix de dame Anne-Lise : est-elle entendue ou non ? Joue-t-elle un rôle de narratrice ? Quel est le lien entre elle et les deux femmes au plateau ? Ou même entre ces deux femmes ? Beaucoup d’interprétations sont possibles, mais aucune réponse ou piste n’est véritablement donnée. Au final, on retient de ce spectacle beaucoup de bonnes choses : de belles idées, une réflexion bien présente, mais aussi l’immense talent du duo sur scène, avec une palette large, entre chant et jeu. Mais le tout reste quelque peu hermétique, et un sentiment de frustration demeure, comme si on avait souhaité en avoir un peu plus. Pourtant, plusieurs éléments restent en tête. La réflexion nous arrivera peut-être plus tard, comme des petites graines plantées dans nos esprits, dont l’écho se fera en décalé…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les Voüéces, de Louis Bonard et Michèle Gurtner, du 12 au 23 août 2026 au Théâtre de l’Orangerie.

Mise en scène : Louis Bonard

Avec Louis Bonard et Michèle Gurtner

https://theatreorangerie.ch/fr/programme/les-voueces

Photos : ©Julie Masson

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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