Chronique de la Grande traversée des Alpes (4/4)

Le GR5, sentier de grande randonnée européen, relie la mer du Nord à la Méditerranée. Sa dernière portion, surnommée la Grande traversée des Alpes, relie, elle, le Léman à la « grande bleue ». S’y engager, c’est parcourir plus de six cents kilomètres à pied, et franchir pas moins d’une soixantaine de cols alpins. Voici le récit[1] d’Elise Gressot, qui s’est lancée dans cette aventure, corps et âme – sans cor aux pieds, mais avec cœur, à chaque foulée !

Ouïe

Quand leurs maîtres ne se trouvent pas à proximité, je redoute l’aboiement des chiens de bergers, appelés aussi « patous ». Un jour, dans le massif de la Vanoise, l’un d’eux gronde férocement à ma suite, pendant de longues minutes, sans que je comprenne pourquoi, car je me situe assez loin du troupeau qu’il garde pour ne pas même apercevoir, à travers la brume, les brebis qui le composent. Je ne pense d’abord qu’à m’éloigner au plus vite, tout en parlant à l’animal d’un ton se voulant rassurant, et en évitant de le regarder, afin de lui faire comprendre que je ne représente nullement une menace. Intriguée, je finis par lancer un regard vers la source des aboiements, pour réaliser que ce n’est pas après moi que le « patou » en a, mais après un imposant et majestueux groupe de neuf vautours, perchés sur des rochers non loin.

Bien souvent, ce sont les sons émis par les animaux qui me permettent de les repérer : sifflement d’alerte des marmottes ; chute de pierres occasionnées par le déplacement de bouquetins ou de chamois ; chant des oiseaux… Et le reste du temps, règne un silence profond, éthéré, apaisant.

Outre le grognement des chiens de bergers, j’appréhende aussi le crépitement de la pluie qui se met à tomber, notamment sur le toit de ma tente. Le soir qui précède mon arrivée à Menton, je prévois de dormir au col du Berceau, dernier col avant la mer, pour des raisons à la fois pratiques, symboliques et esthétiques. Mais quelques kilomètres avant d’y parvenir, je tombe nez à nez avec une femme qui me met en garde contre l’orage à venir, et m’invite à dormir chez elle. Elle habite au milieu d’un jardin enchanteur, bijou de techniques de permaculture et d’écoconception, à l’instar de toutes les installations bâties sur son terrain. Après un délicieux repas partagé en sa compagnie et celle de sa famille, je m’endors avec reconnaissance dans un sommaire cabanon en bois – et ma reconnaissance ne fera que croître tandis que, dans la nuit, j’entendrai le vacarme des grêlons qui rebondissent sur la toiture de tôle.

Aboutissement(s)

Lorsque je me mets en route aux aurores, pour la dizaine de kilomètres seulement qui me séparent de la conclusion de cette Grande traversée des Alpes, les grêlons ont fondu depuis longtemps déjà, et un arc-en-ciel évanescent se dessine au-dessus de la ligne d’horizon, comme une fragile promesse, chargée d’espoir. Je m’arrête un instant au col du Berceau, et contemple la vue en contrebas, dans la lumière du petit matin : la mer et la ville immobiles, le ciel qui se colore.

Dans la descente, des habits éparpillés, des papiers jetés ou perdus dans l’urgence, et toutes sortes d’affaires abandonnées à la hâte, jonchent le sol et signalent les campements éphémères, dans des conditions précaires, auxquels sont contraints les migrants et migrantes. Quitter la montagne, interrompre ma course, c’est aussi renouer avec une réalité parfois implacable : la mienne, dans une moindre mesure – la pression écrasante que je m’impose au quotidien, et dont j’arrive le mieux à m’affranchir en randonnée et en voyage –, mais surtout celle du reste du monde – l’exil, la pauvreté, les catastrophes écologiques, pour ne citer qu’elles…

Les pieds dans l’eau, après avoir cheminé plus de six cents kilomètres pour le plaisir, je mesure ma chance, et me remémore les paroles emplies de sagesse, prodiguées par un vieil homme, dans la montée au col de Bise, vingt-six jours auparavant : « Les raccourcis ne font pas forcément gagner du temps ! »…

Elise Gressot

Photos : © Elise Gressot

[1] © Le Chênois, et publié initialement dans les pages de ses numéros 557, 558, 559 et 561.

Une réflexion sur “Chronique de la Grande traversée des Alpes (4/4)

  • 3 août 2022 à 15h13
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    Je vous ai suivi avec bonheur, chère Jeanne, sur ces chemins d’émotion et d’écriture. Merci.
    Avec mes bien amicales pensées, Eric Eigenmann

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