Cuisine et dépendances : drôles de drames entre amis

Adaptée de la pièce de théâtre éponyme par Philippe Muyl, le film Cuisine et dépendances voyait, en 1993, l’avènement du duo d’acteurs et scénaristes le plus brillant de sa génération : Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri.

 Martine (Zabou, future Zabou Breitman) et Jacques (Sam Karmann, à qui l’on doit « on peut tromper mille personnes mille fois… » dans La cité de la peur) ont de quoi se réjouir. Ce soir, ce couple de quadra issu de la classe moyenne reçoit, et pas n’importe qui : un ancien ami devenu journaliste et auteur à succès. Avec lui, vient Charlotte (Agnès Jaoui, impériale) sa femme en plein doute existentiel. Et dans lappartement, on trouve aussi Georges (Jean-Pierre Bacri, fidèle à lui-même) l’ami raté qui squatte et Fred (Jean-Pierre Darroussin, au détachement caustique) le frère de Martine, joueur invétéré qui doit absolument régler une dette d’honneur de 5000 francs. Durant près de cent minutes, ces personnages vont se croiser, se retrouver, s’éloigner ou régler des comptes dans la cuisine de l’appartement…

Georges, se plaignant du retard des invités : Est-ce que je suis arrivé en retard, moi ?

Jacques : Tu habites ici, c’est plus facile. 

C’est le concept qui est intrigue tout d’abord car, ici, tout est vu depuis la cuisine (d’où le titre) et derrière les sourires de façade pointe rapidement le passé, amoureux il va sans dire, des personnages ; les « dépendances » de l’intitulé apparaissant donc comme une sorte d’antanaclase [1] illustrant autant le lieu que la servitude émotionnelle. Ainsi en va-t-il de Charlotte et Georges. Elle a réussi, vit avec un journaliste/écrivain/animateur célèbre, gagne bien sa vie, alors que lui, Georges, écrivain « en devenir », connaît des jours plus difficiles qui l’obligent à dormir chez Martine et Jacques.

Les personnages se croisent et les histoires s’emmêlent. Martine aurait-elle eu une histoire avec la vedette, comme elle le laisse supposer, ou n’est-ce qu’une vantardise destinée à combler le vide de son existence ? Si l’on rajoute un côté lutte de classes (c’est un autre aspect de la dépendance) avec la vedette – jamais nommée – et Georges qui ne s’entendent pas parce que Charlotte n’est pas partie avec ce dernier (dans le film, parce que dans la vie ils ont été en couple durant plus de vingt ans !), on envisage assez rapidement la richesse qui émane de Cuisine et dépendances. Cela rappelle Mes meilleurs copains ; le film est réalisé en 1989 par Jean-Marie Poiré, producteur ici, avec Bacri et Darroussin déjà, et l’on retrouve la même thématique du temps qui passe, des choix que l’on faits et de l’amitié qui s’étiole. Cuisine et dépendances a ce quelque chose de plus profond, malgré une légèreté affichée de Vaudeville.

Charlotte : Je vais t’aider à débarrasser.

Martine : Non, laisse. La femme de ménage vient demain, ça lui donnera l’occasion de travailler.

Si la réussite du film tient évidemment à ses dialogues, elle le doit aussi beaucoup aux personnages, traités en profondeur. Pas de présentation anecdotique ici, tous ont une histoire, qui sert le film, tandis que le récit, in medias res senrichit au fur et à mesure que le film dévoile des détails sur la vie de chacun.

Ainsi, Darroussin joue les trouble-fêtes pour notre plus grand bonheur, tandis que les autres sont plutôt fidèles à ce que l’on attend d’eux : Zabou en éternelle énervée, Jacques trop coulant et trop révérencieux, Darroussin en joueur patenté, Jaoui à la sensibilité refrénée, tous ont le beau rôle même si, derrière les apparences rien n’est vraiment joli, justement. Quant à Jean-Pierre Bacri, il fait du Bacri, aigri, ronchon, odieux. Or, même s’il était déjà connu pour ses rôles dans Le grand pardon ou L’été en pente douce, le public le découvrait véritablement dans ce qui allait devenir l’un de ses rôles les plus marquants, qui préfigure en tout cas les suivants et qui allait l’imposer comme l’un des plus grands acteurs comiques français.

 Reste la réalisation, signée Philippe Muyl, insignifiante, même si cela apparaît hors propos dans le sens où son ambition se limite à filmer de manière habile pour éviter les écueils du théâtre filmé. Y parvient-il ? Non, malgré quelques beaux plans d’extérieur à la photographie léchée, en champs/contrechamps, lorsque Georges et Charlotte conversent sur le balcon. Enfin, avec ses solos de flamenco à la guitares interprétés par Juan Carmona, la musique composée par Vladimir Cosma donne, par son côté décalé, une identité au film.

Sur ces points, Cuisine et dépendances amorce une transition et, comme Reservoir Dogs annonce Pulp Fiction, il annonce Un air de famille, autre pièce de théâtre des Jaoui/Bacri à devenir un film (réalisé par Cédric Klapisch, celui-là) et la carrière du duo d’acteurs/scénaristes sur le point de muer, elle en réalisatrice scénariste actrice, lui en scénariste de films et acteur majeurs des deux décennies à venir.

Bertrand Durovray

[1] Figure de style qui consiste à répéter un même mot en lui attribuant des sens différents. Par exemple : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas (Pascal). 

Références : Cuisine et dépendances, de Philippe Muyl, d’après la pièce de théâtre (et le scénario) d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Avec Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Avec aussi Zabou, Sam Karmann, Jean-Pierre Darroussin. 1993, 1 h 36.

Photos : © DR

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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