Les réverbères : arts vivants

Dans le labyrinthe des images

Avec Thésée, sa vie nouvelle, Guy Cassiers et Valérie Dréville ne cherchent pas à illustrer le roman de Camille de Toledo. On y suit à travers le seule-en-scène d’une magnifique Valérie Dréville, le mouvement d’une pensée transhistorique qui avance par éclats, revient sur ses traces, s’égare dans les photographies. Et tente de donner une forme aux morts. À découvrir à la Maison Saint-Gervais après Vidy et Avignon.

Tout commence au bord de l’insoutenable : un père défait seul la corde à laquelle son fils s’est pendu. Valérie Dréville dit cette scène sans la charger, tandis que revient la phrase « maintenant tout tombe et la vie est maudite ». Le refrain ne souligne pas la douleur : il l’enfonce.

D’entrée de jeu, la mise en scène pose la question qui traversera le spectacle : « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » Non pour lui trouver une réponse, mais pour en faire le foyer d’une enquête où chaque archive paraît pouvoir éclairer le crime et où chaque découverte ouvre un nouveau couloir.

Le pitch ? Après le suicide de son frère Jérôme, bientôt suivi par la mort de sa mère puis de son père, Thésée quitte Paris pour Berlin avec ses enfants et trois cartons d’archives familiales. Atteint dans son corps, il entreprend une enquête à travers photographies, lettres et récits transmis ou tus. En remontant le fil de plusieurs générations marquées par les guerres, l’exil et d’autres suicides, il cherche moins un coupable qu’une manière de comprendre ce qui pèse sur les survivants. Cette traversée du labyrinthe familial ne guérit pas les morts, mais tente de rendre à Thésée une place parmi les vivants.

Fragments

Le spectacle ne transforme pas cette matière en intrigue biographique. Il en conserve les reprises et les changements d’époque, comme si la scène devait épouser le fonctionnement involontaire de la mémoire plutôt que remettre de l’ordre dans le passé.

Le plateau devient une chambre d’enquête instable. Les photographies et les documents confiés par Toledo couvrent le sol ; des caméras les explorent, tandis que d’autres suivent le visage et la silhouette de l’une des plus aventureuses et audacieuses actrices de sa génération. Au fond, un grand écran recueille fragments, superpositions et mosaïques retravaillées dans un clair-obscur qui donne aux visages la présence flottante d’apparitions.

Presque toutes les images étant fabriquées en direct, le spectacle ne présente pas un passé déjà monté. La scénographie rend visible une conscience au travail. Guy Cassiers parle d’un « film vivant » composé par l’actrice avec les techniciens. Dès lors, nous assistons moins au déroulement d’un récit qu’au montage mental d’un survivant.

Présences montées

Ce dispositif pourrait écraser l’interprète. Il lui impose plutôt de tenir la langue, de se situer avec précision dans l’espace, de nourrir les caméras sans jouer pour elles et de faire surgir plusieurs figures sans les signes traditionnels de la composition. Valérie Dréville transforme cette contrainte en principe de jeu. Elle n’incarne ni Camille de Toledo ni un Thésée masculin qu’elle chercherait à imiter. Elle se tient à l’endroit où le « je » et le « il » du livre cessent de coïncider, où un être parle de lui-même comme d’un autre.

Le frère Jérôme, la mère Esther, le père Gatsby, l’ancêtre Talmaï, l’enfant Oved ne deviennent pas une galerie de personnages. Ils passent en elle. Un déplacement du regard, une tension dans la nuque, un changement d’adresse suffisent à modifier la source de la parole. Dréville ne montre pas sa virtuosité, elle organise des distances entre les voix.

Diction modulée

La parole se déploie avec ses boucles, ses retours et ses leitmotivs. L’évocation de la mère épuisée, de l’aïeul qui se tue en 1939 ou de l’enfant qui ne retrouve plus les mots de la prière reste à distance de toute illustration psychologique.

L’émotion vient de ce que Valérie Dréville ne la désigne jamais. Elle laisse une phrase atteindre son point de rupture, suspend une réplique, ménage un silence où l’image et le spectateur peuvent travailler. Son corps n’est pas le tombeau spectaculaire des disparus ; il est leur zone de transit. Cette science du retrait fait du théâtre un lieu d’écoute avant d’en faire un lieu d’incarnation.

Écart intérieur

Le spectacle trouve ses moments les plus forts lorsque la vidéo cesse d’accompagner le texte pour modifier la relation entre les voix. Le dédoublement du visage de Valérie Dréville permet ainsi au frère mort de répondre à Thésée. L’image rend perceptible l’écart intérieur qui permet au narrateur de parler avec celui qui n’est plus.

Lorsque Jérôme met en doute le pouvoir réparateur de la langue et des livres, la projection fait surgir une contradiction que la scène maintient ouverte. Le mort n’est pas convoqué pour absoudre le vivant ni valider son enquête. La technologie devient alors dramaturgique : elle donne une forme au désaccord entre celui qui cherche du sens et celui que cette recherche prétend rejoindre.

Archives refigurées

Cette logique traverse aussi le traitement des archives. Au sol, les visages sont à la fois des preuves et des surfaces que l’on foule. Agrandis sur l’écran, ils semblent livrer un détail ; replacés dans la mosaïque, ils redeviennent énigmatiques. La mise en scène tire le plus pertinent de ce paradoxe de la photographie familiale : elle atteste qu’un être a été là, mais ne dit presque rien de ce qui s’est tu entre les générations. Les caméras fouillent les images comme si un grossissement pouvait faire remonter la vérité.

Elle noue aussi la petite histoire à la grande : les drames d’une famille rencontrent les tranchées de 1918, l’exil, la destruction des Juifs d’Europe et les récits triomphants des Trente Glorieuses. Ces strates coexistent dans un même espace mental, comme dans un corps qui ne sait plus exactement ce qui lui appartient.

Une beauté qui éloigne

Mais la force plastique de cette chambre d’échos en constitue aussi la limite. À mesure que le spectacle avance, le principe devient lisible : L’actrice parle, une caméra cadre son visage ou un document, l’écran fragmente et recompose. Ce qui surprenait d’abord comme une irruption de la mémoire finit parfois par apparaître comme une grammaire trop bien réglée.

Or une œuvre bâtie sur l’impossibilité de maîtriser le passé gagnerait à laisser davantage d’accident ou de désordre entrer dans son appareil. La sophistication du montage maintient paradoxalement chaque apparition sous contrôle.

Abondance visuelle

L’abondance visuelle fragmente aussi l’attention. Certaines images ouvrent une autre strate. D’autres redoublent ce que la parole vient de rendre sensible. Le statut des documents demeure flottant : preuve, reconstruction, relique, matériau fictionnalisé ? Cette ambiguïté appartient au roman, mais l’autorité de l’écran donne aux images une puissance d’attestation immédiate. On voudrait parfois que la mise en scène mette davantage en crise ce pouvoir. Les documents risquent sinon de devenir des fétiches de mémoire, chargés d’une gravité que leur présentation ne questionne pas toujours.

Valérie Dréville choisit une ligne vocale sobre, souvent confidentielle, qui protège le texte de l’emphase et le deuil de l’exploitation. Mais, dans certaines séquences, ce régime relativement égal atténue la rugosité d’une écriture traversée de lyrisme, de polémique, de prière et de vertige. La partition sonore de Jeroen Kenens, faite notamment de nappes électroniques et de grésillements, ne crée pas toujours le contrechamp nécessaire ; elle accompagne davantage qu’elle ne fracture.

Marcher avec les morts

La mise en scène reste auprès de l’énigme et protège ce qui, dans les morts, demeure irréductible au récit des survivants. Comment faire entendre une douleur réelle sans s’en servir comme carburant dramatique ? Comment donner un visage aux absents sans prétendre les ressusciter ? Le spectacle ne résout aucune de ces questions, mais il les inscrit dans sa forme.

Ce qui reste n’est pas une généalogie recomposée avec certitude. C’est un mouvement : celui d’un corps vivant avançant sur les images des morts, observé, fragmenté, démultiplié, mais jamais capturé par elles. Sa présence maintient une part de respiration et d’inconnu au cœur du montage.

Le labyrinthe ne débouche pas sur une sortie lumineuse. La corde du suicide ne devient pas miraculeusement le fil d’Ariane. Quelque chose se déplace pourtant : les disparus cessent d’être seulement un poids silencieux. Ils deviennent des interlocuteurs impossibles avec lesquels il faut apprendre à marcher. Dans ce théâtre de traces, la vie nouvelle n’est ni l’oubli ni la guérison. Elle est une manière plus fragile, plus lucide, de rester parmi les vivants.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Thésée, sa vie nouvelle, d’après le roman Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo, créé au Théâtre Vidy-Lausanne en avril 2026. À voir au Festival d’Avignon, du 12 au 24 juillet2027, puis à la Maison Saint-Gervais, Genève, du 11 au 14 novembre 2026

Avec Valérie Dréville

Conception et mise en scène : Guy Cassiers et Valérie Dréville

https://saintgervais.ch/spectacle/thesee-sa-vie-nouvelle/

Photos : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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