Journal de bord d’un film qui fait peur : 3 — La recette et les ingrédients
Le « giallo », comme dit dans les pages précédentes de ce journal de bord, n’est pas un genre mais un filone ; c’est-à-dire un « filon », une thématique, un type de films, exploité de manière excessivement commerciale par des maisons de production. En gros : un truc qui fonctionne et qu’on va donc beaucoup reproduire. Si ce filone a autant marqué les imaginaires, c’est notamment grâce à un certain nombre d’éléments récurrents – éléments « types » – qui ont jalonné tous les gialli de 60 à fin 1970. Nous ferons ici une sorte de checklist, afin de voir si tous les éléments importants se retrouvent dans le film en élaboration.
Les gants noirs de l’assassin sans visage
De manière générale, un film « giallo » est un « who’s done it ? », c’est-à-dire un film à énigme où le spectateur (et la caméra) tente de démasquer l’assassin en suivant de nombreuses pistes dont la plupart sont fausses. L’assassin n’apparaît alors que sous deux aspects durant les trois quarts du film. Il est à la fois une voix étrange au téléphone et une paire de mains gantées de cuir noir. Les mains en cuir noir de l’assassin constituent la majeure partie de l’imagerie giallesque. Étranglantes ou coupantes, elles dessinent la structure et les enjeux du film. Il me les faut, donc. Dans mon film il n’y a pas d’énigme à résoudre, si ce n’est celle de la psyché elle-même. Pas d’assassin, et pas de mort, en dehors de la sensation de trépas imminent des angoisses. Pourtant il me faut ces gants noirs qui coupent et passent des coups de fils nocturnes aux protagonistes effrayés. Je vais donc utiliser le motif de l’assassin comme un « poursuivant » fictif, une ombre cauchemardesque, un coupeur de tête métaphorique – ô combien de fois les enfants craintifs craignent-t-ils de perdre la tête. Cette paire de mains c’est la peur elle-même, la menace, le danger. L’émotion cousue cuir.
Dario Argento, grand maître du giallo, qui a notamment lancé la période frénétique des productions du filone, interprétait lui-même les mains de l’assassin pour « gagner du temps ». C’est une idée. À voir. À suivre.
Le téléphone rouge
Mais l’assassin est aussi une voix, une voix qui résonne dans le téléphone de la victime. Une voix chuchotée mais menaçante, caractérisée par le doute, l’indétermination… qui est-ce qui parle?… Un homme? Une femme? Impossible d’y remettre un visage. De toute manière la voix ne tarde jamais beaucoup ; aussitôt a-t-elle dit ce qu’elle avait à dire qu’elle raccroche, laissant, à l’autre bout du fil, le protagoniste sans voix.
Le téléphone est souvent rouge. Rouge crime, rouge urgence, rouge violence. Il peut être considéré, d’un point de vue de l’histoire du cinéma, comme une sorte d’opposition – a posteriori, et plus ou moins indirecte – au calme fasciste des « Téléphones blancs », comédies légères très à la mode sous Mussolini. J’ai donc commandé deux téléphones vintages sur un site de revente en ligne, me suis saisi de plusieurs pinceaux ainsi que d’un pot de peinture rouge et j’ai repeint un des deux téléphones. Durant cette action de métamorphose – qui vaut ce qu’elle vaut, je n’ai aucune prétention à cet égard – je me suis dit que, d’une certaine manière, plutôt symbolique, je réitérais une sorte de gestuelle antifasciste, et j’ai trouvé l’idée plaisante.
Les zooms
L’intérêt des gialli réside notamment dans l’extravagance de leur mise en scène. Que ce soit au niveau du son, de la couleur ou des procédés techniques liés à la caméra, tout est employé dans une idée baroque de la surabondance de motifs. Les zooms, par exemple, sont utilisés à outrance, à n’en plus pouvoir. Ils ont quelque chose de hautement dramatique, qui tente de restituer à l’écran la rythmique de la pensée : zooms et dézooms rapides pour les fulgurances, dézooms et zooms lents pour les découvertes progressives. J’en ferai donc plein, si cela s’y prête. Et puis non… j’en ferai plein, même si cela ne s’y prête pas.
La voix post-synchronisée
On en a déjà parlé dans l’épisode précédent, mais je trouve important de la joindre à notre check-list. En effet, la distance entre image et son (post-synchrone) participe fortement à la construction d’une identité giallesque.
La musique
La musique, la musique, la musique..! Là aussi, baroque et extravagance. Je pense par exemple à la bande originale des Frissons de l’Angoisse (Profondo Rosso) de Dario Argento, composée par le groupe « Goblin », avec ses basses percutantes, ses synthétiseurs fous, ses orgues et clavecins. La musique dans les gialli souligne le danger de manière très très flagrante. À l’instar des zooms, la musique en fait un peu trop, mais c’est bien.
J’ai composé un thème principal, première esquisse de la bande originale à venir. Le thème repose sur une petite suite de notes arpégées au piano à laquelle viennent se greffer des accents de basse, de batterie et de claviers. Le plus important réside dans la mise en tensions entre une phrase répétitive au clavier et des accents « badaboum » de basse. À suivre, ça aussi… je ferai probablement un article consacré à la musique du film.
Les couleurs
Enfin, le giallo se distingue surtout par la place qu’il confère à la couleur. Dans le giallo, la couleur est un personnage à part entière, qui participe activement au récit et à la mise en place de l’émotion de peur convoitée tant par les cinéastes que les spectateur/trices. Tout y est éclat, spectacle visuel, choc colorimétrique. L’histoire compte bien peu à côté de l’histoire visuelle qui se déroule en parallèle. D’ailleurs le « giallo » n’est autre que la couleur jaune elle-même, couleur initialement choisie pour la première de couverture des livres des éditions « Giallo Mondadori », qui ont ensuite inspiré les films en question. Tout est donc, et dès le départ, une question de couleur.
Pour moi qui ai toujours privilégié la couleur dans mes créations (j’ai d’ailleurs passé plusieurs années sur la couleur rose) travailler un jour sur le giallo m’apparaissait comme une sorte d’évidence. Notamment parce qu’il permet de donner de l’éclat et de la vivacité à une émotion habituellement obscure, opaque. Le giallo, c’est une manière de faire du beau avec le moche, du sublime avec le terrible.
Je vais donc faire un film en couleur, même si cela ne sera pas du « Technicolor ». Choisir minutieusement la couleur pour tel vêtement, telle situation, telle sensation. Et, finalement, tout l’intérêt du film sera là, dans la mise en couleur du sombre ; dans toutes les couleurs de l’obscurité.
Choses qui ne seront pas dans le film
Entre les années 60 et 70, le giallo n’est pas seulement un cinéma d’esthètes et d’angoissés ; c’est aussi un cinéma qui se « rince l’oeil ». Utilisant le prétexte des grandes libérations post 68, le cinéma giallo, toujours ambigu quant à son statut – réac ou progressiste, on ne sait pas – ne manque aucune occasion pour sexualiser ses protagonistes féminines. Souvent, d’ailleurs, l’assassin intervient pour s’opposer à cette liberté-là, coupant court, si l’on peut dire, au mouvement tout juste lancé.
Je ne vais pas parler des corps. D’ailleurs, ce film se situe dans un âge antérieur à tout érotisme. Et puis même, ce n’est pas quelque chose que j’estime indispensable à un bon giallo. Ce sera un giallo beaucoup plus intérieur, plus sensible qu’autre chose. Il parlera du giallo que nous nous jouons au dedans; de nos gants de cuirs et coups de téléphones rouges imaginaires, des accents musicaux, et de toutes les couleurs que peut avoir la peur.
Luca Leone
Photo : ©Luca Leone
