Les réverbères : arts vivants

Wajdi Mouawad : Puzzle sans image du verbe choisir (5/9)

Propos tirés de la leçon au Collège de France du 11 mars 2025

Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, quelques réflexions issues de sa cinquième leçon titrée « Puzzle sans image du verbe choisir ».

Au milieu du gué, nous l’avons vu, il y a des verbes indispensables à l’écriture : être, voir, trembler… On ne contrôle jamais un tremblement, on ne le décide pas. Il nous saisit sans qu’on puisse tricher. Il nous pousse à la sincérité de nos blessures. On tremble quand il s’agit de monter dans la barque du nocher, face à la tragédie, mère nourricière du théâtre. Trembler abreuve l’humanité de l’homme.

Vivre consisterait alors à choisir, parmi la panoplie des verbes que nous offre la langue, lesquels nous souhaitons conjuguer et lesquels nous souhaitons garder dans la boîte de leur infinitif. Lesquels nous aident à délester un peu le poids du dégoût que nous pouvons parfois avoir des autres et surtout de nous-mêmes. Un défi quotidien consisterait donc à faire les bons choix pour conjuguer certains verbes plus que d’autres : aimer au lieu de geindre, accompagner au lieu de ruiner, consoler au lieu de critiquer… et puis rire, rire au lieu de rien, malgré tout.

Il y a aussi un verbe bien particulier, qui n’est pas à l’abri de ses paradoxes : choisir. Nous choisissons à chaque instant. Il est impossible de ne pas choisir. C’est un verbe qui est partout, tout le temps, dans nos vies. Choisir veut savoir même si savoir est souvent une illusion incomplète, un clair-obscur. Chaque fois que nous choisissons, une chose est exposée à la lumière et d’autres sont sacrifiées à l’ombre, rejetées dans l’obscurité, l’oubli. Choisir c’est renoncer, c’est le verbe de la perte et du sacrifice.

Choisir quoi écrire relève d’un même dilemme. La graphie exige la raison là où la création naît de l’intuition. On ne sait jamais comment les choses vont tourner dans le jardin de l’écriture. On ne sait pas à l’avance ce qui va arriver à l’histoire, aux personnages. Anticiper une histoire à bâtir, c’est en égorger l’intuition. C’est tuer toute possibilité d’être surpris soi-même par ce qui se raconte. Pourtant il faut bien choisir ce qui va arriver. Et si l’écriture ne cherche pas à maîtriser l’ombre en nous mais à découvrir ce qu’on ignore – quelque chose qui ressemble à la sérendipité – alors ce quelque chose peut s’autoriser à ouvrir des portes inattendues donnant sur des savanes où paradent des fauves qu’on ne soupçonnait pas. Que vais-je faire du personnage ? Je n’en sais fichtre rien et c’est tant mieux. Faire confiance à ce qui vient, à ce qui nous bouleverse. Un personnage de fiction est le fruit d’un mystère nourri d’intuition, jamais de raison. Son humanité est en jeu et elle se (dé)bat au milieu de ses propres démons. Et une interrogation émerge de ce combat : A quel prix la nature humaine est-elle capable de changement ?

On voit dès lors se dessiner une géographie des verbes de l’écriture. Si le verbe écrire se trouve d’un côté d’un ravin et si le verbe changer lui fait face sur le côté opposé, ils sont alors tous deux reliés par un pont, et ce pont, c’est le verbe choisir. On écrit l’énigme du non-changement. Changer est une illusion. Le personnage emporte dans ses aventures ce qu’il est, sa nature, ses qualités et ses faiblesses. Il découvrira peut-être la douceur de l’amour, la bonté du pardon mais il restera ce qu’il est. Comme nous tous. Voilà pourquoi le verbe écrire est condamné à finir sans cesse, à chaque texte, chaque roman, chaque spectacle dans les bras du verbe échouer. Mais c’est aussi là sa beauté. Écrire, c’est accepter d’entrer de plain-pied dans le mythe de Sisyphe.

Bien sûr, il n’y a pas de condamnation à l’immobilisme. Et il arrive qu’un tel parvienne à mettre un terme à telle ou telle addiction ; qu’une telle parvienne à s’extraire de certaines aliénations. Mais tous les alcooliques qui ont cessé de boire le diront : il faut rester sur ses gardes et mettre en place des digues. Car la maladie ne s’en est pas allée. On ne se débarrasse pas du cauchemar une fois qu’il est entré. Il peut être endigué. Jamais effacé.

Nous savons combien cela reste fragile parce qu’en vérité nous n’avons pas accès à l’étendue du mystère que nous sommes pour nous-mêmes et aux océans de puissance dont nous pressentons la présence mais qui nous demeurent inaccessibles, pour ne pas dire interdits. Si nous pouvions avoir accès à la force démultipliée qui surgit lorsque, tout à coup, notre animalité passe à travers les mailles pour bondir, décuplant nos forces comme celui-là qui, pour sauver son enfant, n’a même pas conscience qu’il soulève une voiture. Cette puissance en nous existe, mais nous ne possédons pas les moyens psychiques et spirituels pour y accéder. Condamnés à vivre avec nous-mêmes, chacun-e et pour longtemps, il convient non seulement d’accepter ce que nous sommes mais aussi que l’autre a aussi peu de possibilités de transformation que nous n’en avons… Alors peut-être faut-il arrêter de lui en vouloir de ne pas être capable de faire ce que nous ne sommes pas davantage capables de faire…

Pourquoi est-il si difficile de changer par soi-même ? Pourquoi des années de psychanalyse parviennent à peine à faire bouger la montagne que nous sommes ? Ne fonctionne-t-on qu’au trauma pour évoluer ? Les événements tragiques peuvent nous changer mais nous semblons incapables de changer sans cela. On aimerait échapper à ce qui semble gravé dans le marbre tout en ayant le sentiment que rien n’est écrit. Qu’est-ce que c’est que cette blague ? Comment dans ce grand bazar, cette chasse d’eau monumentale, croire encore que pour la merde que je suis la vie peut avoir un sens ? Comment sortir de la puanteur excrémentielle de mon petit confort divertissant ? Peut-être qu’on raconte des histoires pour contrer par le fantasme l’incohérence de l’existence et y faire coaguler un sens comme on jette une bûche dans le feu pour se réchauffer ? Mais nous savons bien que tôt ou tard, elle tombera en cendres car les histoires ne sont que des illusions. Comment, lorsque plus rien n’a de sens, ne pas penser qu’on est soi-même une illusion ?

Il faudrait savoir d’où on vient, sortir de l’ombre ce qui a été tu, caché, oublié. Les deuils sans mémoire : l’enfant mort. Les héritages muets : le patriarcat. Les exils forcés des familles explosées. Tous ces carrefours de vie où on n’a pas pu choisir. Tous ces il était une fois qu’on a oublié de raconter. Alors écrire, c’est se soigner avec nos uchronies. Écrire, c’est approcher cette matière invisible qui tient toute chose ensemble, que ce soient nos galaxies intérieures ou Alpha du Centaure. À l’image de l’univers qui tient sans que nous sachions comment, nous tenons, nous aussi, sans trop savoir ce qui nous fait tenir. Nous ne connaissons pas plus de 4% de la matière qui compose l’univers. Quel pourcentage de nous-mêmes voyons-nous ? Comment parvenir à changer si nous ne savons pas ce qu’est cette matière en nous ? L’écrivain est celui qui, par le truchement de la poésie, permet de faire parfois surgir, malgré les projecteurs surpuissants de la raison, l’ombre en soi, des éclats d’obscurité qui nous font un instant toucher ce que pourrait être la matière de notre humanité.

L’ombre en soi est un locataire qui nous indique que ceci est une pièce du puzzle. Alors il faut les noter ces pièces, les conserver, même et surtout si l’image globale n’apparaît pas. Il faut savoir patienter, parfois des années, en espérant que l’agglomération magique des pièces aura lieu. Un jour, quelqu’un, quelque part, lui est arrivé quelque chose. Écrire, c’est ainsi écouter confusément le grondement du monde pour en organiser le chant. Même s’il faut choisir de déterrer les notes des charniers de l’histoire. Choisir relie ainsi écrire et changer au nom de la démocratie qui l’honore à chaque élection. Voilà pourquoi écrire et changer sont des actes punissables en dictature puisqu’ils mènent au choix du libre arbitre. Voilà aussi pourquoi tout gouvernement affaiblit la démocratie lorsqu’il s’attaque aux artistes. Aujourd’hui, le rapprochement de cet horizon d’interdits via la remise en cause des droits fondamentaux comme la liberté d’expression, l’égalité de tous groupes sociaux, le libre arbitre pour et par soi-même, l’indépendance des médias, la liberté académique, le soutien à la culture, … nous amène au bord du trou noir des dictatures dans lequel notre époque est peu à peu engloutie. Ainsi les systèmes politiques dans lesquels vivent les hommes sont la résultante de choix successifs qui peuvent amener à ne plus pouvoir en faire.

Sans l’idéaliser, la démocratie est née de l’idée qu’elle offrait – certes à une minorité de citoyens libres (excluant les esclaves, les femmes et les enfants) – la possibilité de choisir leur destin. Chacun-e a donc eu le droit de s’exprimer. Et on s’est vite rendu compte, déjà du côté d’Athènes, que le plus éloquent n’était pas forcément celui qui parlait le plus juste. Un peuple entier pouvait ainsi se jeter dans le faux, séduit par le « parler » beau. La philosophie est alors née de ce désir de (re)trouver le vrai. Et elle a accouché à son tour d’un enfant mystérieux, joyeux comme la lumière, féroce comme la pierre, un miroir où l’humain pouvait contempler la douleur et celle de son époque, un endroit d’où l’on voit : le théâtre.

Et le miracle ne s’arrête pas là. Lors des premières tragédies créées pour ce nouvel art, on se rendit compte que les histoires racontées sur scène permettaient de mieux comprendre ce que l’autre vivait, y compris si l’autre était notre pire ennemi, comme les Perses pour les Athéniens. En un mot, d’éprouver de l’empathie. Ainsi le théâtre, dès ses origines démocratiques, a accordé ces notions d’humanité et de dignité à chacun-e. Car si la démocratie consiste à permettre à chaque citoyen-ne de choisir et d’accorder sa voix à la parole qui lui convient et en laquelle il se reconnaît, alors l’impératif d’avoir des voix discordantes, des voix opposées, est une condition de son existence. Nier l’adversaire, c’est nier la démocratie. La caractéristique poétique de la démocratie, c’est d’avoir mis sur le même pied l’ami et l’ennemi et d’avoir accordé une égalité en droit aux deux : c’est cela qui rend fou de colère celles et ceux qui la haïssent et la rejettent. Quant à ceux qui, en son nom, prétendant la défendre et la représenter, cherchent à effacer la mémoire de l’ennemi, cherchent à détruire sa culture, à raser son territoire, à déporter sa population, à la réduire à une sous-humanité, ceux-là ne font rien d’autre que dévoyer la démocratie, la priver de ce qui fait sa spécificité, la rabaisser au niveau de la dictature et, ce faisant, la faire sombrer dans la barbarie.

L’ouverture à l’autre signe la démocratie. À l’inverse la fermeture sur soi nous amène au bord du gouffre des autocrates. Plus on se tourne vers soi, plus on aplatit les stimuli extérieurs, moins on a besoin de choisir… On devient alors de plus en plus médusé par soi-même, on se complaît autour de son petit nombril. Et plus on se plaint, moins on raconte des histoires. Ne vivre qu’avec soi et ses amis est somme toute une assez bonne définition de la dictature. Cela passe aussi par l’appauvrissement du langage pour raconter le monde. George et sa novlangue ont eu le nez fin pour renifler la merde qu’on a enfantée. Pourtant, dans le terrain vague de nos blessures, tous les maux sont là. Tous les maux sont à nous. Aucun n’est interdit. Il suffit de se baisser et de les cueillir. Et il suffit parfois de dire les mots qu’on n’a jamais dits. L’écriture des douleurs se décline pour le poète dans l’amoncellement des images. Ramasser les fragments en vrac, ramasser les fragments de ce qui est meurtri, le consoler, le ramener à la mémoire, le raconter. Reconstruire sans cesse le puzzle sans image du verbe choisir.

Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Politique du verbe voir, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)

Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.

https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture

Photos : © Sylvain Cabot

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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