D’après photographies : Le jeu & La cage à poules

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Aude Bavarel vous propose deux textes, rédigés d’après photographies – ce qui donne… des ambiances très différentes. Bonne lecture !

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Le jeu

Oh, ces quelques secondes précédant l’évènement… est-ce que l’instructeur l’avait deviné ? De bonne foi, il se serait prêté au jeu. Aurait-il même lui aussi une boule de neige, cachée dans sa main gauche ? Ou, au contraire, dans les quelques secondes suivant l’évènement, peut-être aurait-il craché sèchement leurs noms de famille : « Lepoultre ! Graf ! Amon ! Filou ! Huber ! Prévé ! » Ou encore même : « Garnement ! Polisson ! Gredin ! Vermine ! Chenapan ! Canaille ! »

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J’attends le signal, je suis prêt. Monsieur Reno passe en me fixant un peu trop longuement. Je lui fais mon plus beau sourire.  Vincent est à côté de moi. C’est lui qui a eu cette idée. C’est la guerre avec Monsieur Reno depuis qu’il contacté nos parents. J’essaie de ne pas trébucher. Dès qu’il se retourne, on l’attaque. Je suis sûr de le toucher. Le plan est parfait : on vise la tête et on court avant qu’il nous attrape.

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Peut-être que je me suis perdu dans des bribes d’enfance. J’ai voulu saisir ce moment d’insolence et de liberté. J’aurais pu prévenir l’instructeur, j’aurais pu toucher un mot aux enfants. Mais la photo vaut la chandelle. De toute façon, l’instructeur n’a d’yeux que pour les enfants, et il a bien raison. Il ne se rend pas compte qu’il devient le dindon de la farce. Je montrerai cette photo à Germaine, ça la fera rire.

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La cage à poules

Bourgeois arrogant. Il se croit compétent car il travaille dans une grande boîte. Il dit s’être « fait tout seul » – et oublie volontiers les pistons et fonds donnés par ses parents. Il vote à droite et considère que la mendicité devrait être plus durement criminalisée. Enfant, il dénonçait ses camarades qui trichaient moins discrètement que lui. Il sait qu’il a du charme et il prend régulièrement une pause pensive à sa fenêtre pour se donner de la profondeur. Je le déteste.

Je déteste les grandes villes – oh, je rentre dans le moule bien sûr. Je cache juste mes mains rêches dans mon pantalon. J’ai qu’à changer de marque de cigarette et de coupe de cheveux pour faire illusion. J’attends le moment où je pourrais retrouver les charolaises et les murs de pierres sèches que je retape indéfiniment. Je suis fatigué. Derrière moi, des autoproclamés jeunes entrepreneurs dynamiques cultivent l’entre-soi par des termes savants : « call avec le board (…) commerce phygital (…) faut trouver une nouvelle community manager (…)» Je me perds avec bonheur dans des souvenirs de plein air et de couchers de soleil rougeoyants. Plus que deux ans.

Aude Bavarel

Photos : © markusspiske (banner), matériel de cours (inners)

Ce texte est tiré de la volée 2020-2021, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

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