Derrière le rideau #4 : Théâtre de Carouge

Alors que Genève est à nouveau semi-confinée, les lieux de culture doivent prendre leur mal en patience. Fermés, ne pouvant plus accueillir spectacle et public, les voilà à nouveau dans une situation difficile.

Face à ce contexte, La Pépinière a décidé de donner la parole à celles et ceux qui font habituellement vivre la vie culturelle de la Cité, au travers de trois questions types. L’idée ? Leur permettre de s’exprimer sur la façon dont ils et elles vivent cette période, connaître leurs projets et imaginer avec eux le monde (culturel) d’après.

Dans ce quatrième volet de Derrière le rideau, c’est le Théâtre de Carouge qui s’exprime, par le biais de son directeur, Jean Liermier.

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Le Conseil d’État a annoncé la fermeture, entre autres, des lieux culturels tels que le vôtre, comment réagissez-vous à cette situation, comment le Théâtre de Carouge vit-il cela ?

C’est un nouveau coup de massue qui nous brise les os des ailes, alors que nos dispositifs de protection s’avéraient fiables, que nous retrouvions une dynamique de création…

Dans les faits, nous avons été contraints d’anticiper les annulations puisque quelques jours avant la décision du Conseil d’État genevois, le Conseil Fédéral limitait à 50 spectateurs la jauge de toutes les salles de Suisse, sans tenir compte de leurs capacités respectives afin de proportionner la mesure. Par exemple jouer Cyrano de Bergerac à La Cuisine devant 50 personnes (comment d’ailleurs les choisir parmi les milliers qui avaient déjà leurs billets ?) est une aberration, tant économique qu’artistique, car cela reviendrait à jouer devant deux rangées de spectateurs perdus et plus de vingt rangées de fauteuils vides…

Il y a des spectacles qui nécessitent une « masse critique » de public, pour que la rencontre et l’échange puisse advenir. Là, nous étions loin du compte.

C’est évidemment très violent pour les équipes, particulièrement celle du Cyrano qui a vu en une journée sa 1ère se transformer en dernière, la tournée française devant être annulée suite aux décisions du Président Macron. Cela requiert une telle énergie pour bâtir ces projets, de les jouer, que quand le couperet tombe, la sensation est bien au-delà de la frustration et des larmes… Et pour les équipes permanentes le risque est qu’elles perdent le sens de tout ça et baisse la garde, en proie au syndrome de Sisyphe. Il faut réinsuffler du sens en permanence et prendre soin de chacune et chacun.

On a vu, pendant la première vague, des théâtres proposer diverses choses, comme des diffusions de captations de pièce, ou des lives, envisagez-vous de mettre quelque chose en place pour cette période de transition avant la reprise qu’on espère la plus rapide possible ?

Il ne faut pas imaginer que le travail s’arrête. Pour la billetterie par exemple, c’est un cauchemar, car il faut gérer les remboursements, les reports, les avoirs, etc. Des milliers de cas à régler, comme au printemps. En tant qu’Institution, nous honorons l’ensemble de nos contrats pour les cinq productions que nous avions en route (Cyrano, ROOM, Fracasse, Une des dernières soirées de Carnaval, Le jeu des ombres). Les technicien.ne.s ont réorienté leur travail sur les aménagements liés au futur Théâtre (loges, adaptation de gradins, construction, rangement des stocks costumes et accessoires en vue du déménagement, etc.). Et dès le surlendemain des annulations nous avons débuté des séances avec les artistes. C’était extrêmement stimulant de se remettre dans une dynamique constructive, de devoir faire force de propositions pour ne pas sombrer dans l’accablement et la plainte.

Les projets qui ont jailli, sur proposition des équipes, s’articulent autour de trois axes :

            –maintenir et entretenir les liens avec le public, via les réseaux sociaux, notre site internet avec des capsules/créations maison ou encore une permanence téléphonique artistique pour appeler les spectateurs inscrits et leur lire des sublimes lettres d’amour par exemple. De belles surprises en perspectives.

            –se préparer à l’avenir. Conscient que la situation chaotique durera encore des longs mois, comment nous préparer à adapter nos pratiques ? Par exemple des binômes travaillent sur une technique d’oreillette (un comédien souffle à un autre via un dispositif technique, afin de pouvoir reprendre un rôle du jour au lendemain). Cela permet d’acquérir des compétences en cas de désistement de dernière minute d’un.e interprète sur un spectacle. Des équipes de secours seraient ainsi disponibles en cas de menace d’annulation suite à une suspicion de maladie par exemple, en attente du résultat d’un test.

D’autres travaillent sur ce qu’induirait le fait de devoir jouer avec un masque chirurgical. Cela pose plein de questions et nous pourrons faire profiter la profession de nos recherches.

            –Réaffecter nos lieux. Notre grande salle sera difficile à exploiter suivant les mesures prises par les autorités. Nous travaillons donc à coller au plus près des besoins, en mêlant le sanitaire, le médical à l’artistique. Comment l’Art peut concrètement être un baume, un pansement, pour l’ensemble de la société. Je ne peux vous en dire plus pour le moment.

Voilà, des pistes sur lesquelles nous avançons en retrouvant le plaisir.

Comment imaginez-vous le monde d’après, au niveau de la culture surtout ?

Je ne m’improviserai pas devin, d’autant plus qu’il n’y aura à mon sens pas de monde d’après. Nous devrons vivre à jamais avec cette épée de Damoclès, et développer un modus vivendi pour rebondir.

Mais ce que l’on peut affirmer c’est que la précarité dans le domaine des Arts de la scène préexistait à la crise sanitaire, que la situation est dramatique. Tant que j’en aurai la force, tant que je garderai la Foi dans mon Art, je défendrai celles et ceux qui composent la constellation de nos métiers. Mais une remise en question fondamentale doit s’opérer, sur nos modèles de production et notre relation aux publics. Depuis la Manufacture, haute école de théâtre de Suisse romande, jusqu’aux pouvoirs publics, en passant par les Compagnies et les Institutions.

Nous avons tous un rôle déterminant à jouer dans la partition de notre Avenir.

Et ce n’est pas une question de forme mais de fond : pour qui exerçons-nous ? quelle est notre nécessité ? De là tout découle, quelles que soient les esthétiques. Il ne s’agit pas de se servir du Théâtre mais de le servir…

Merci à Jean Liermier, pour le Théâtre de Carouge, d’avoir répondu à nos questions !

Propos recueillis par l’équipe de La Pépinière

Photo : © Théâtre de Carouge

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