Révélation

Aujourd’hui, dans une période pour le moins troublée au niveau politique, sanitaire et même médiatique, nous donnons la parole à Olivier May, un auteur qui n’a pas la langue dans sa poche. Dans « Révélation », il vous propose de tordre le cou à la bien-pensance – pour en extirper la substantifique hypocrisie.

Note d’intention de l’auteur : les nouveaux imposteurs

En 2017, un puissant producteur américain, important contributeur du Parti Démocrate, se retrouve en tête d’une manifestation de femmes plus ou moins célèbres, outrées par les propos misogynes du nouveau président. Moins d’une année plus tard, il est au centre d’un tsunami d’accusations pour d’innombrables abus, impliquant des dizaines d’actrices… dont les plus en vue défilaient à ses côtés quelques mois plus tôt.

La même année, un prédicateur très médiatisé, n’ayant que les mots « dialogue » et « tolérance » à la bouche, bigot assumé devant son public conquis, se retrouve en prison pendant presque une année, accusé de viols par des femmes qui rompent le silence grâce au mouvement #Metoo déclenché par l’affaire du fameux producteur. En liberté surveillée et en attente de son procès, le prévenu de viol et séducteur de collégiennes n’hésite pas à se rendre à une réunion féministe où, reconnu, il est expulsé.

Enfin, en novembre 2020, un présentateur vedette de la télévision, qui avait lui-même à plusieurs reprises complaisamment interviewé le prédicateur, est dans la tourmente après les révélations sur son comportement indigne de sa fonction, issues de l’enquête fouillée d’un quotidien de référence de la presse romande. Il avait lui-même récemment interviewé une figure du féminisme postcolonial français au bord du Rhône, faisant apparaître, dans ses questions, une vraie complicité idéologique.

Voilà qui pousse à s’interroger. Les nouveaux imposteurs seraient-ils partout, tapis dans l’ombre, maniant le langage du progressisme féministe, écologiste et égalitaire à qui veut les entendre ? Pour mieux défendre leurs positions de mâles dominants, de dos argentés au territoire marqué par leur aptitude à la prédation sexuelle ?

Et au-delà de ces exemples extrêmes, comme la révélation de Julien Leporcq nous le suggère, combien d’entre nous, trop souvent engoncés dans leur bien-pensance et leur bonne conscience, ne font-ils pas taire, par opportunisme,leurs déviances,leurs démons, et leurs agacements face aux nouveaux jargons à la mode,suivant cette tendance trop naturelle chez nos semblables qu’est le conformisme, sous sa forme propre à chaque époque ?

*

Révélation

— En clair, nous allons poursuivre notre mue vers une ligne éditoriale écoconsciente et ouverte à la diversité. Je me réjouis de vous accompagner dans cette vertueuse évolution.

Les journalistes applaudissent leur nouveau rédacteur en chef avant de rejoindre leurs écrans dispersés dans l’openspace. Julien Leporcq laisse un sourire satisfait s’évanouir lentement sur ses lèvres en leur adressant à chacun un signe de tête amical. Cette première séance de  rédaction après sa nomination s’est bien passée, pense-t-il, malgré le malaise qu’il a ressenti dans le regard de Lara quandil a salué son retour parmi eux après sa dernière mission.

Clap, clap, clap…

Julien lève les yeux de l’écran de sa tablette pourjustement découvrir la reporter dans l’embrasure de la porte de la salle de rédaction. Le claquement sec de ses mains s’accompagne d’un sourire qu’il connaît bien, oscillant entre amusement et ironie.

— Bravo, « chef », c’était un joli discours postélectoral.

— Merci ! répond Julien, un peu gêné par le ton de Lara.

Il fait mine de ramasser les feuilles volantes d’un dossier et change abruptement de sujet :

— Avec Laurent, on se demandait : comment tu fais pour reconnaître un milicien arménien d’un soldat azéri dans les combats ? Ils n’ont pas un peu tous la même tronche patibulaire, genre vétéran des forces spéciales russes ?

Lara hoche doucement la tête en le regardant d’un œil las :

— T’as vraiment pas changé, toi, toujours ce même genre de conneries de beauf en privé, comme pour te défouler de celles de bobo que tu débites en public !

— Alors, c’était comment le Karabakh ? poursuit-il sans relever.

— Tu sauras tout dans l’article qui sort demain matin. Je dois le peaufiner tout à l’heure. Et toi, c’était comment cette entrevue avec le comité en mon absence ?

Julien s’arrête un instant, feint l’étonnement :

— Quoi ? Tu ne vas pas me dire que…

— Si si, je vais te le dire. Et même plus : t’es un bel enfoiré ! Je comprends pourquoi t’as insisté pour m’envoyer au front. Tu savais que Constantin allait démissionner et que j’étais fatiguée de barouder… alors tu m’as offert un tour de manège dans le Caucase pour libérer la voie. Tu savais que je le voulais ce poste, non ?

— J’ai jamais pensé que tu avais le profil…

— Le « profil » ? Ah parce toi tu l’as, le « profil » ? Bien sûr, si on prend au sérieux le petit laïus bien politiquement correct et dans l’air du temps, post #metoo, post#blacklivesmatter, post #greveduclimat, pro-diversité tous azimuts– il ne manque que l’antispécisme, tiens, tu l’as oublié !

Interloqué, Julien reste scotché à sa tablette, incapable de rétorquer. Lara enfonce le clou :

— Tu sais que je ne mange pas de ce pain-là. Je n’ai pas besoin de mettre un drapeau orange avec «  multinationales responsables » sur la rambarde de mon balcon, comme les bobos de ton quartier – même sur leur villa, comme toi et ta meuf, je présume– pour me mettre en avant. Je ne veux pas non plus devoir une promotion à ces quotas à la con, cette bastringue alibi et tout cet arsenal tutélaire qui ne font que jeter le doute sur mes compétences. Pas besoin d’épicénie pour moi, je suis reporter, c’est neutre et ça contient tout, putain !

— Euh, tu dis « putain » ?

— Oui, putain de merde, je dis « putain » ! Tu dis quoi, toi, le nouveau converti ? Péripatéticienne ? Eh oui, après quinze guerres avec des allumés qui me prennent pour cible, vingt maquis et cinquante catastrophes humanitaires, j’avais envie de le diriger, ce putain de journal. Pas comme une minoritaire qu’on veut bien promouvoir, d’abord parce les femmes ne sont pas une minorité ! Je veux être traitée en égale, juste comme une professionnelle qui a vingt ans de métier ! Mais c’est encore une fois les mecs comme toi, les opportunistes, les tourneurs de veste, qui raflent la mise.

— Tu me juges…

— Oh, mais il connaît bien le jargon, le petit chef, faut pas juger… gnagnagna… le mantra des bien-pensants !

— Là, t’es agressive ! T’as tes…

— Agressive, voyez-vous ça, un autre tic de langage bobo ! Je suis fâchée, tu comprends, fâchée ! Et puis t’allais dire quoi ? J’ai mes… ?

— Rien !

— Olala, mais il doit faire attention le nouveau mâle bien poli, qui dit pas « putain » pour pas froisser les péripatéticiennes, c’est le naturel qui revient au triple galop ! Mes règles ? Bravo, là, tu fais fort dans ce féminisme auquel tu t’es converti en mon absence !T’es agressive, t’as tes règles ou quoi ?C’est ça que tu cries dans la rue en défilant avec ta meuf pendant la grève des femmes ?

— Tu ne me connais pas…

— Mais c’est que t’es drôle en plus ! Je te connais mieux que tu te connais toi-même, et pas parce qu’on a couché dans toutes les pièces de ce journal pendant des années, avant que tu te décides à faire un gosse à une autre ! Bon, c’est tout ce j’avais à te dire, pour que les choses soient claires. C’est bien joué, tu fais illusion, mais tu dois encore travailler tes répliques ! Rassure-toi, je ne vais pas faire un scandale, dénoncer un plafond de verre et tous ces trucs militants. Si ça se trouve, ça serait encore pire pour moi avec une femme « de pouvoir » à ta place. J’ai toujours voulu être indépendante, loin des coteries mâles ou femelles, je n’ai jamais nagé dans le courant, alors c’est bien fait pour ma gueule. Et sois tranquille : je ne te dénoncerai pas pour certains petits secrets pas jolis jolis qu’on partage…

Lara fait une pause. Un jeune visage africain jette un œil furtif dans la salle en passant devant la porte.

— Mais je vois que tu continues avec tes bonnes vieilles habitudes…

Elle disparaît.

Julien Leporcq reste assis un bon moment, le regard dans le vague. Puis il se souvient de l’apparition du jeune visage africain dans l’embrasure. Il ramasse tablette et dossier et rejoint son bureaude rédacteur en chef pour son « entretien » avec Fatou, « sa » stagiaire. Il vient d’affirmer en séance de rédaction que la promotion des femmes(et des minorités de genre),répertoriée par un compteur hebdomadaire,marquera son rédactorat. Parmi les candidates, (dont Juliette, une transgenre en… transition à cinquante ans bien sonnés), il a choisi Fatou. Il a argué de sa formation pointue, malgré son inexpérience, de son identité de fille de « migrants » (en réalité d’un couple d’expatriés sénégalais de l’élite de Dakar), et de son origine supposée musulmane (qu’elle cache sous sa mini-jupe plutôt que sous un voile).

Bref un pedigree sentant bon la diversité, additionné d’une belle culture et d’une brillante intelligence.

Mais il a tu l’essentiel…

Fatou ouvre la porte après avoir retourné l’écriteau qui avertit : « En entretien, ne pas déranger. »

*

Quelle bête de sexe !, se dit Leporq. Il chasse vite cette scorie mentale. Cette joute avec Lara l’a mis à terre.  Il faut se ressaisir, et vite. « Bête » peut être mal interprété…et avec #metoo…Qu’Olga, sa blonde assistante biélorusse soit une « bête de sexe », passe, on ne peut y voir aucun stéréotype raciste, mais Fatou…

La jeune fille s’est discrètement éclipsée après leur petite séance de travail… Julien se détend, pied déchaussés sur son bureau, renversé dans son fauteuil de rédacteur en chef… Il récupère… Il rêvasse… Il fantasme…

C’est alors que son regard se posesur un petit miroirposé à côté de son portable, sur son bureau. Il s’agit d’une merveille de design, cerclé, ou plutôt losangé, vu sa forme, de laiton lustré. Il le retourne et découvre une griffe :

Révélation.

Sous l’objet, son œil éberlué accroche un joint artistiquement roulé…Ça fait longtemps, se dit-il en s’en emparant pour le humer et le faire tourner entre ses doigts… Qu’est-ce que ça fout là ces deux trucs ? finit-il quand même par se dire.

Soudain, comme obéissant à une voix intérieure, il s’empare du miroir et scrute narcissiquement son reflet.

Rien à dire sur son look de hypster. Ce sont ses yeux qui attirent son attention, incandescents…

Soudain, comme dans une transe éveillée, des images vécues y défilenten second plan, avec un commentaire off, comme une bande-annonce intime.

T’es qu’un putain de perroquet,lui crache sa propre voix. Tu te vautres dans l’air du temps, tu ânonnes clichés et slogans, tu t’autocensures.

T’en as pas marre de ne jamais livrer le fond de ta pensée? Tiens… comme de ne pas pouvoir hurler que les Chintoks superstitieux bouffent du pangolin et de la bite d’ours, détruisant les espèces menacéeset propageant les virus ?

T’en as pas ras le cul de ménager ces salafistes qui se la jouent victimes d’islamophobie en comptant les points jusqu’au Grand Soir avec leurs niqabs et leur créationnisme d’arriérés ? Commece pervers de Rafik Tamerlan, avoue que t’avais envie de lui rétamer sa gueule quand tu l’as interviewé (quel honneur ! interviewer le professeur Tamerlan) aux côtés de ce grand dadais de Cyrus Brossebien ? Autant que de botter le cul à ces abrutis de « frères » qui se prosternent dans leurs mosquées, comme t’as envie de castrer tous ces prêtres pédophiles protégés par le Vatican.

Car tu hais la religion. Tu l’emmerdes, tu la conchies, tu aimerais la supprimer de la surface de la terre pour que toutes ces merdes de bigots, de dévots et de calotins, ces corbacs en burka et ces bonzes allumésavec leur air faussement pacifique nous laissent enfin en paix avec leurfoi de demeurés et leur morale à la con !

Quoique du côté de la modernité, t’en aies aussi à redire, non ? T’en as pas plein les couilles de la théorie du genre, de la soi-disant communauté LGBTQI+ (et quoi encore, ARYZ, tout l’alphabet ?) ? T’as bien recalé Juliette parce que l’ombre sur ses joues dèsmidi et ses grosses pognes te repoussaient, non ? C’est bien pour tes articles sur leurs droits, leur identité, les discriminations, leur transition… mais de là à côtoyer un/une de ces freaks au quotidien, faut pas pousser, hein ?

Marre des vegans blafards, des animalistes qui bientôt, doteront le COVID19 d’uneconscience en bêlant : « laiiiiiisssseeeeeez leeeees viiiiivre » ?Ras leCO2de Chucky la poupée et de ses grimaces d’ado gâtée à la mode suédoise qui éructe les formules préparées par son entourage ?

Ras les burnes des racailles qui tabassent et violent parce que les pauvres sont diiiiiscriiiiminés (bêlements du chœur des belles âmes progressistes qui vivent loin de leurs cités pourries) ?Fatigué de taire leurs origines dans tes articles lénifiants parce que ça « fait le jeu de l’UDC », alors que tous tes lecteurs savent que ces délinquants ne sont pasissus de la jeunesse paysanne d’Échallens ?

Plein le dos de ton fonds de commerce bobo, avec tes articles complaisants sur les bambins Quitterie et Pacôme transportés sur le caisson du vélo électrique à 10000 balles ?

Alors voilà ce que t’es Julien : une pauvre tache d’imposteur, un caméléon grotesque ! Un coincé du cul qui bêle avec les moutons bios comme il hurlerait avec les loups OGM sous une dictature, chez Poutine, Erdogan, ou comme il se prosternerait comme un débile sous la férule de ces tarés d’Ayatollah.

Au bord de la syncope, Julien laisse le miroir lui échapper des mains. Il tombe au sol

Sans se casser.

Le jointle nargue… Il a arrêté depuis longtemps, soi-disant pour ne pas engraisser Philip Morris en mixant sa weed, car la fumer pure le fait tousser, pauvre petit mâle fragile… et merde, aux chiottes ces poncifs, il l’allume et tire une profonde bouffée.

On toque à la porte, qui s’ouvre sur sa femme Maïté, productrice à la RTS, rubrique Genre et Société.

— Je suis en tandemfamilybike avec Glaïeul et Adalbéric.T’as pas oublié que Corazon revient tout juste des Philippines ? D’accord, elle laisse ses cinq gamins avec la grand-mère au pays, mais elle est un peu gonflée :elle nous demande d’augmenter ses gages et de régulariser sa situation, alors qu’on la traite comme un membre de la famille ! On en reparlera ! En attendant, elle nous attend à la maison avec des escalopes vegan à base de moisissure de noix de cajou… une tu-e-rie !!! Hihihi ! Mais… tu fumes ? Travailleuse du sexe, c’est un bédo ?

— Ouais, et s’il te plaît, arrête avec ce ridicule travailleuse du sexe et dis putain comme tout le monde ! Est-ce qu’on dit étron à la place de merde ? Ou vagin à la place de con ? Maison de tolérance à la place de bordel ? Non !

Silence. Il poursuit :

— D’accord, je suis à cran ! À cran ! À cran ! Et puis travailleuse du sexe de maison de tolérance d’étron, si tu veux savoir pourquoi je fume cette dope, ramasse ce putain de miroiret regarde-toi bien!

Olivier May

Photo : © Pexels

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *