Et si Kleist forçait le trait ?

Zwei Seelen wohnen, ach! in meiner Brust. Parce qu’il y a sûrement une présence germanique dans votre arbre généalogique, La Pépinière fusionne deux grandes régions linguistiques suisses et vous propose des articles culturels pour une (re)découverte de l’allemand.

Pour vous, l’allemand, c’est… et c’est à vous de jouer, dans les deux langues ! (Et qu’on ne se préoccupe pas des fautes !) Expliquez-nous votre choix en bref en allemand et ce qui vous a plu, en détail, en français !

Illustrez votre coup de cœur, parlez-nous d’un Renner, Knaller oder Kleinod, les pieds en éventail, confortablement posés sur le fauteuil d’Oma & Opa.

Notre pigeon de la Pépinière tient à son perchoir, mais non le crachoir !

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Et si Kleist forçait le trait ?

„Hier stürzte noch ein Haus zusammen, und jagte ihn[=Jeronimo], die Trümmer weit umherschleudern, in eine Nebenstraße; hier leckte die Flamme schon, in Dampfwolken blitzend, aus allen Giebeln, und trieb ihn schreckensvoll in eine andere; hier wälzte sich, aus seinem Gestade gehoben, der Mapochofluss auf ihn heran (…). Hier lag ein Haufen Erschlagener, hier ächzte noch eine Stimme unter dem Schutte, hier schrien Leute von brennenden Dächern herab (…). [Ein anderer] streckte sprachlos zitternde Hände zum Himmel.“ (Das Erdbeben in Chili, S. 53)

« Ici, c’était une maison qui s’effondrait encore et dont les décombres projetés au loin le [=Jeronimo] chassaient dans une rue adjacente ; là, c’était un incendie dont les flammes luisantes comme des éclairs au milieu de nuages de fumée léchaient les pignons des maisons et le repoussaient, terrifié, dans une autre rue; plus loin, les flots du Mapocho sorti de son lit se ruaient vers lui (…). Ici un amoncellement de victimes, là une voix encore gémissante sous les décombres, là-bas des gens perchés sur des toits hurlaient, (…) un autre, debout, pâle comme la mort, tendait ses bras tremblants vers le ciel, muet.. » (Le tremblement de terre au Chili, p.3)

Warum Kleist?  

Ein blaues Cover, gefühlt aus der Barockzeit stammend, steht auf meinem Regal – sieht wie ganz preziöse Beluga-Linsen aus, dessen Kochen nur einem 4-Stern Koch anvertraut werden! Mir war vor dem Band Kleists auf dem Regal ganz klar bange. Ihn im Original zu lesen… und schon runzelte ich die Stirn. Pausenlose Sätze und sein Hang zu selbstzerstörerischen Charakteren, auf die oft kein schönes Schicksal wartet, liessen mir die Lektüre als eine Herkulesarbeit erscheinen.

Ich verbrachte einige Stunden auf der Jagd seiner Verehrer und dabei stiess ich auf eine Frage an Prof. Peter-André Alt, die mir gefiel: Wären Sie gern mit Kleist befreundet, wenn er noch lebte?

Auf keinen Fall. Er war launisch, unberechenbar, hochfahrend, fordernd, undurchsichtig, unsicher und hybrid zugleich. Den lese ich lieber.[1] Tja…! Und so wollte ich, dass das Lesen Vergnügen bereitete. Einen Anruf an die Hobby-Zeichnerin Anne Pélissier, die in das Ganze ein bisschen Farben bringt, hilft mir dabei zudem.

Kurz gesagt:

Das Erdbeben in Chili kommt im Corona 2020 wie gerufen: ein dramatisches Ereignis, das einige aus der Laufbahn wirft, ermöglicht andere mit neuem Schwung im Familien-, Arbeit oder Sozialbereich einen Neubeginn vorzunehmen. Ein Ereignis, das althergebrachte Ordnungen auf den Kopf stellt: Wer reisen wollte, weil er/sie portemonnaiemässig sich das leisten konnte, darf nicht mehr. Wer seine Gesundheit nicht sonderlich beachtete, muss darauf achten um den anderen Willen. Wer dachte, dass er über seinen eigenen Schatten springen könnte, scheitert aber und bleibt in der Not gefangen. Genauso wird das Schicksal von Josephe und Jeronimo: ein Liebespaar, das durch das Erdbeben in Chile von 1647, (bestimmt mit einer Anspielung an dasjenige in Lissabon von 1755) zunächst gerettet wird, wegen des Standesunterschieds in der stark hierarchisierten chilenischen Gesellschaft am Ende der Erzählung doch noch zugrunde geht. Man wandelt nicht unbestraft unter den Palmen

Die Sprache Kleists bewegt: vor lauter Tiermetaphern, Steigerungen, Aufzählungen verlieren die Leser den Halt und müssen – ja, müssen – im Strubel bleiben, bis sie rausgeschraubt werden. Da bekommen Leser und Leserinnen sehr viel von den verschiedenen Schichten der Geschichte: Parallel zur Handlung erhofft man doch, dass eine Naturkatastrophe die Menschen zusammenbringt. Dabei stösst man mit dem Kopf gegen seine eigenen Werte oder diejenigen der anderen. So Milo Rau, Leiter des Nationaltheaters in Gent: «In der Krise werden die Menschen noch viel konservativer und ängstlicher, als sie es sonst schon sind.»

Natürlich leiden die Figuren Kleists. Dabei bemerkt man ein skeptisches Augenzwinkern an Leibniz und dessen Theodizee: Die Welt, in der Chilenen lebten war doch nicht die beste aller mögliche Welten. Doch durch das Leiden wird auf neue Entscheidungen gezielt. So müssen wir auch jetzt. Neue Ideen sind am Gedeihen.

Etwas länger gesagt… / en détail…

Jeronimo et Josephe s’aiment. S’aiment à en faire péter les barrières. Les barrières d’une société prisonnière d’une hiérarchie glaçante. En 1806, Kleist publie la nouvelle Le Tremblement de terre au Chili, qui met en branle les statuts sociaux, émeut les cœurs et bouleverse le rapport de l’Homme à une autorité suprême. En plein Santiago, l’on décide, en 1647, de pendre le sauvageon Jeronimo Rugera – colon espagnol et précepteur de sa prétendante – pour avoir trop aimé la noble Donna Josephe avant leur impossible mariage. Pour elle, la décapitation est proche, lorsque, tout-à-coup, BAM !… le fameux tremblement de terre de Santiago[2], se fait entendre et apporte, telle la blanche colombe, une promesse de paix sociale et de liberté. Cette catastrophe naturelle aurait pu bien entendu engendrer un repli identitaire, mais tel n’est pas le cas et l’auteur allemand nous ouvre une nouvelle voie… Jeronimo profite de l’occasion et s’enfuit afin de chercher sa dulcinée. Cette échappatoire vient à point nommé puisque Kleist n’hésite pas à user de phrases très étendues, aux moults virgules, comme si l’on tirait sur un ressort jusqu’à l’explosion.

„Darauf nun, da er sich ausgeweint hatte, und ihm, mitten unter den heissesten Tränen, die Hoffnung wieder erschienen war, stand er auf, und durchstreifte nach allen Richtungen das Feld. Jeden Berggipfel, auf dem sich die Menschen versammelt hatten, besuchte er; auf allen Wegen, wo sich der Strom der Flucht noch bewegte, begegnete er ihnen». (S. 55)

« Après quoi, ayant pleuré tout son saoul et retrouvé espoir dans la chaleur brûlante de ses larmes, il se leva et se mit à parcourir la campagne en tous sens. Tous les sommets où des gens s’étaient rassemblés, il les gravit ; partout où, sur les chemins, avançaient des flots de réfugiés, il allait à leur rencontre ». (Le tremblement de terre au Chili, p. 5)

L’image avant le mot

Kleist emploie, dans cette nouvelle, une langue très imagée, si imagée qu’elle déroute les lecteurs de l’époque, leur fait ressentir avant de bien saisir ce qu’il vient de se produire. Métaphores animales, gradations, énumérations : Le narrateur ne lâche pas son lectorat et donne l’impression d’être en lieu et place de Jeronimo, bien que le récit demeure tout au long à la troisième personne. Ajoutons à cela que le narrateur est omniscient et nous fait vivre les doutes et moments de joie de ses figures. On est donc bel et bien transporté au cœur de l’intrigue, à la place des personnages et de leurs péripéties, lorsque ce dernier part à la recherche de Josephe, par exemple : Lectrices et lecteurs passent d’une action à l’autre, s’épuisent à force de courir derrière les deux héros. Ces mêmes figures sont tragiques tant elles ne parviennent pas à se tirer d’affaire mais ! leur démêlé avec le destin, dont Kleist illustre chaque étape d’une plume plutôt détachée et froide, crée un contraste comique.

L’intrigue connaît par ailleurs d’étonnants revirements, lorsque, à titre d’exemple, un grand nombre de blessés se retrouvent au cœur de la forêt et pansent leurs plaies, donnant à penser qu’ils ont oublié qui étaient les deux porteurs de trouble dans leur capitale bien-aimée. On suit leurs conversations, tandis que Josephe et Jeronimo fomentent l’heureux plan de rejoindre l’Europe, en guise de nouveau départ. Ces derniers, s’ils connaissent quelque temps de répit parmi la foule, le payeront bientôt de leur vie. Ces habitants, bien qu’ayant subi le tremblement de terre de plein fouet, garderont la tête froide et ce seront eux qui puniront, de façon fatale, les jeunes amants. Le fait est fort, Kleist frappe ainsi d’un coup de marteau les consciences de l’époque et …actuelles. Pour une touche plus légère, nous avons sonné à la porte d’une dessinatrice en herbe – une pointure du crayon  – et qui apporte formes et couleurs nécessaires au texte compact de Kleist.

À qui la faute ?

… est une question contemporaine que ce récit allemand fait naître. Rappelons qu’en 1710 – et il est impensable que Kleist n’en ait pas eu écho – le philosophe et mathématicien d’outre-Rhin Leibniz rassemble, dans ses Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, bon nombre de pensées optimistes concernant la bonne marche du monde sous le concept de « théodicée » : le monde, tel qu’il est, est le meilleur des mondes. Si le mal existe, il sert la cause d’un Bien plus grand. Qu’il y ait brisure, explosion ou guerre, ni la bonté de Dieu, ni celle de l’Homme, ne sauraient être remises en cause. Kleist semble illustrer plutôt habilement que les êtres humains ne vivent justement pas dans le meilleur des mondes possibles, tant deux tendres cœurs souffrent sans cesse des jugements de leur peuple. Et c’est peut-être ici que réside l’intérêt principal de cette œuvre allemande tant elle porte en elle les fureurs et les combats des Lumières européennes. Cet aveuglement théorique sera également au cœur du Candide de Voltaire ou de son Poème sur le désastre de Lisbonne :

Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! / Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes, / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, / Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois / Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? » / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : / « Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »
Kleist n’accuse ni ne persifle le peuple criminel. Il montre les Chiliens dans le désarroi le plus total – ce qui est aussi notre pensum actuel : Désarmés, désorientés, nous attendons une issue suprême et/ou divine peut-être pour nous tirer des mauvais draps du corona. L’écrivain allemand suscite alors, par son récit, à la fois une empathie et une réflexion à l’international. Il insiste également sur une politique sociale plus tournée vers l’humain, prête à reconsidérer le cas de Josephe et Jeronimo. Quelques siècles plus tard, c’est comme un clin d’œil empreint de malice ! Il est de notre ressort de nous tirer seuls, avec un sens aigu de la responsabilité, du monde teinté par le corona virus et de trouver d’autres rênes, d’autres priorités à défendre. Combattre pour un monde meilleur n’est pas nouveau, c’est possible, nous souffle Kleist.

„Und in der Tat schien, mitten in diesen gräßlichen Augenblicken, in welchen alle irdischen Güter der Menschen zu Grunde gingen, und die ganze Natur verschüttet zu werden drohte, der menschliche Geist selbst, wie eine schöne Blume aufzugehen. (…) Fürsten und Bettler, Matronen und Bäuerinnen, Staatsbeamte und Tagelöhner (…): einander bemitleiden, sich wechselseitig Hülfe reichen“. (Das Erdbeben in Chili, S. 60)

« Et effectivement, dans ces moments terribles où tous les biens des hommes disparaissaient, où la nature entière menaçait d’être engloutie, l’esprit humain semblait s’épanouir comme une belle fleur. Dans les champs à perte de vue, on voyait des gens de toutes conditions installés dans le plus complet désordre, des princes et des mendiants, des matrones et des paysannes, des officiers du gouvernement et des journaliers (…): ils compatissaient ensemble, offraient mutuellement de s’aider ». (Le tremblement de terre au Chili, p. 10)

Le peuple est sans repères, a besoin de maintenir une structure sociétale stricte pour ne pas sombrer dans le chaos, ce sur quoi l’auteur insiste sans relâche. Il semble toutefois mettre l’accent sur la naissance d’une nouvelle base sociétale : Les Lumières auront donc bien agi en Allemagne également. Peu tournée vers l’histoire toutefois, cette nouvelle rapproche meurtres et amours passagères, soutien et exclusion sans tomber dans l’exagération. L’on rit jaune, mais l’on rit quand même (à croire que c’est un leitmotiv chez Kleist) et l’on s’interroge sur la notion du bien et du bon sur Terre. À faire suivre et fleurir…

Laure-Elie Hoegen

Repères temporels : Kleist, poète tragique et reconnu, aura seulement vécu 34 ans à la fin du 18e et au début du 19e siècle. Contemporain des poètes Hölderlin et Eichendorff.

Infos pratiques : 

Heinrich von Kleist, Das Erdbeben in Chili, in: Ders.: Das Erdbeben in Chili und andere Erzählungen, 43 Seiten, Fischer Klassik, 2009.

Heinrich von Kleist, Le tremblement de terre au Chili, in : Récits. Traduit de l’allemand et annoté par Pierre Deshusses, Gallimard, Paris 2000. Disponible ici.

Le livre audio est disponible par ici, en français.

Photo : © Dessins d’Anne Pélissier

[1] Prof. Peter-André Alt, vom 3.Juni 2010 bis zum 6.Juli 2018: Präsident der Freien Universität Berlin; Seit 1.8.2018 Präsident der Hochschulrektorenkonferenz (HRK). < https://www.heinrich-von-kleist.org/ueber-heinrich-von-kleist/11-fragen-zu-kleist/prof-peter-andre-alt/>

[2] Les conquistadores espagnols ont, pendant les premières années de la Conquête espagnole, subi de plein fouet les séismes récurrents en Amérique latine. Un tremblement de terre secoua, en mai 1647, toute la région de Santiago et réduisit la capitale en cendres et décombres. Ce séisme est l’un des plus grands de la période coloniale et sera, faute d’avoir abattu la cathédrale de Santiago, interprété, par les colons, comme une réaction divine – et comme première catastrophe avant la grande crise économique qui s’empara du Chili ensuite.

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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