Dessine-moi un nuage : syndrome d’Asperger et poésie au TMG

Jusqu’au 24 octobre, le TMG accueille Le roi des nuages, une création de la Cie Zusvex mise en scène par Yoann Pencolé, à partir d’un texte de Pauline Thimonnier. Un regard tendre sur le quotidien d’Hélios, petit garçon atteint du syndrome d’Asperger et fasciné par les nuages…

Cirrus, altostratus, cumulonimbus. À 8 ans, Hélios connaît leur nom, leur forme, leurs caractéristiques. Il sait les dessiner comme personne et prédire le temps qu’il va faire, en les regardant par la fenêtre. Ce sont ses seuls amis. Il faut dire qu’Hélios est un petit garçon particulier. Il aime le silence, le calme. Le bruit des autres l’agresse. Hélios ne supporte pas les contacts physiques, les horaires chamboulés. Répondre à une question directe est difficile, autant que comprendre les émotions sur le visage des autres. Mais Hélios fait preuve d’une curiosité sans limite… surtout quand il s’agit de nuages ! Depuis sa naissance, il est atteint du syndrome d’Asperger. Son quotidien le protège, rythmé par les habitudes et les chemins familiers, autant de règles qui l’aident à faire face au désordre du monde extérieur. Un matin, sa maman part en voyage : le voilà seul à la maison avec papa, pour trois jours ! Pourtant, Hélios en est sûr : tout va bien se passer, puisqu’il est grand, maintenant. Ces trois jours vont coïncider avec une double rencontre : celle d’Elisa, une fille de sa classe à l’esprit vif et enjoué ; celle, ensuite, d’un nuage pas comme les autres, qui refuse de se comporter comme ses semblables… Et si Elisa et le nuage étaient liés ?

Le roi des nuages propose une immersion poétique à travers les troubles du spectre autistique (et plus particulièrement le syndrome d’Asperger), afin de questionner la notion de normalité : qu’est-ce qui est normal ? Anormal ? Où sont les limites ? Comment ces différentes normes influencent-elles nos relations familiales ? Sociales ? Amicales ? Ces interrogations gravitent autour du personnage d’Hélios. Si l’histoire du Roi des nuages est tellement attachante, c’est qu’elle se construit intégralement à hauteur d’Hélios : que ce soit à travers le récit ou la scénographie, nous percevons la réalité de son point de vue. Dès lors, nous comprenons de l’intérieur son fonctionnement ; nous entrons en relation, en empathie.

À hauteur d’Hélios

C’est le décor qui suggère en premier lieu le fonctionnement d’Hélios. Sur scène, des blocs géométriques vides ou pleins organisent l’espace, comme des blocs de Tetris géants. Ils construisent l’environnement dans lequel évolue Hélios – le cadre protégé de la maison (salle de bain, chambre, cuisine, salon), le préau de l’école, la classe… la rue, dans laquelle sortir peut s’avérer dangereux. Marionnette de table aux traits attachants, Hélios s’y déplace avec aisance, par bonds aériens, comme dans un jeu vidéo ludique et grandeur nature : ainsi, la scène dans le bureau du psychologue où, travaillant sur la reconnaissance des émotions, il voit ses succès gratifiés d’une montée de niveau accompagnée d’une petite musique électronique de circonstance. Cependant, ce décor géométrique bien ordonné peut tout à coup être détruit par les crises d’angoisse qui saisissent Hélios : la belle construction valdingue, les lumières baissent et la musique devient assourdissante… jusqu’à ce que l’ordre se remette progressivement en place. L’amitié qui se construit entre Hélios et Elisa remodèlera d’ailleurs l’espace, les blocs-Tetris prenant peu à peu la forme d’un rubik’s cube géant, où toutes les faces seront bien rangées. Surplombant ce décor très carré, la fenêtre par laquelle Hélios s’évade est figurée par un vaste rectangle où flottent les nuages. Moelleux et cotonneux, ils apportent de la douceur dans le quotidien d’Hélios ; ils n’ont rien de rigide, rien de cadré – même s’ils suivent tout de même les règles immuables des vents et de la météorologie.

Après le décor, c’est la conception même des marionnettes (principalement de table), ainsi que leur rapport avec leurs marionnettistes qui concourent à créer l’univers vécu par Hélios. Le petit héros apparaît ainsi comme un garçon pourvu de grands yeux, avec une bouche fermée (il parle peu) et des mains qui se plaquent souvent sur ses oreilles. Animée par Antonin Lebrun, la marionnette d’Hélios est conçue en mousse articulée (comme l’ensemble des marionnettes de la pièce), un matériau malléable qui adopte les moindres frémissements de la manipulation : c’est sans doute ce qui donne à ses mouvements une allure si vivante, si organique. On y décèle chaque tremblement, chaque petite peur, chaque petite victoire, chaque incompréhension d’Hélios face à l’environnement – autant de sentiments et d’émotions que redouble le jeu d’Antonin Lebrun, dont les gestes (par exemple, les déplacements géométriques dans l’espace, qui suggèrent le besoin de cadrage de l’enfant) complexifient le vécu d’Hélios. À l’opposé, les enfants de l’école sont symbolisés par d’immenses bouches : là où Hélios aime le silence (comme le suggère la présence très discrète de la musique durant la pièce), eux ne sont qu’agitation et paroles. Le père d’Hélios, lui, adopte une figure rassurante qui tente d’instaurer avec son fils une complicité joueuse, tout en étant parfois dépassé : autant de sentiments transparaissant dans la gestuelle de Yoann Pencolé. La marionnette d’Elisa, enfin, est prise en charge par Kristina Dementeva : sa silhouette longiligne, ses cheveux roux et ses couettes suggèrent le personnage de Fifi Brindacier, à la fois espiègle et fonceuse, tant dans les expressions faciales de sa marionnettiste qu’à travers les grands écarts et les pirouettes qu’elle multiplie pour se déplacer. Ainsi se construit, peu à peu, l’univers mental d’Hélios, à travers lequel les personnages sont les marionnettes… mais aussi les marionnettistes.

Entrer en relation

Le roi des nuages ne se contente néanmoins pas de décrire le quotidien d’un enfant atteint du syndrome d’Asperger. La pièce montre tout autant comment le monde se construit pour cet enfant, comment certains pans viennent subitement à exister, lorsque ces pans entrent suffisamment en relation avec Hélios. L’univers du garçon est tout d’abord centré autour de sa maison et de ses parents, les premiers à prendre soin de lui : le père, personnage à part entière, et la mère, dont la présence apparaît grâce à la voix off – coups de téléphone au père durant son absence, ou extraits d’un journal de bord retraçant l’enfance d’Hélios depuis sa naissance. Après la maison et les parents, il y a l’école, l’auxiliaire spécialisée qui aide le petit garçon, le psychologue qui le suit… et Elisa. L’interaction entre cette dernière et Hélios s’avère particulièrement intéressante, puisqu’en partant du mauvais pied (Elisa ne sait pas comment composer avec la différence d’Hélios), elle montre la difficulté d’interagir avec l’autre. Peu à peu, cependant, à force de patience et d’obstination, Elisa va se frayer un chemin dans l’univers d’Hélios… jusqu’à partir avec lui à la rencontre de ce nuage si intrigant, qui ne veut rien faire comme tout le monde.

Le roi des nuages, c’est donc une pièce sur la différence, l’entrée en relation, l’univers intérieur et l’enfance – une pièce qui fait réfléchir, sans pesanteur et sans jugement. Aussi légère et douce qu’un nuage dans le ciel.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le roi des nuages, de la Cie Zusvex, sur un texte de Pauline Thimonnier, du 16 au 24 octobre 2021 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Mise en scène : Yoann Pencolé, assisté de Fanny Bouffort

Avec Antonin Lebrun, Kristina Dementeva et Yoann Pencolé

https://www.marionnettes.ch/spectacle/242/le-roi-des-nuages

Photos : © Le roi des nuages

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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