Dit noir sur blanc

Du 20 au 22 novembre au Théâtre Saint-Gervais, Ntando Cele n’y allait pas par quatre chemins : dans Go go Othello, la comédienne s’interrogeait et demandait au public façon cabaret, pourquoi elle – femme noire – serait cantonnée à des rôles traitant du racisme ou… de l’exotisme. La question, rude, est nécessaire mais pourrait être abordée de façon plus affinée.

Ntando Cele endossera plusieurs rôles au cours de sa performance et ses transitions sont d’une force inouïe. Elle parvient en deux temps trois mouvements à se glisser dans la peau du comédien noir-américain James Earl Jones, d’une danseuse fofolle de french cancan (Go go danseuses ?), d’une chanteuse de hip hop aux rimes engagées, d’une stripteaseuse langoureuse…

– Et toutes ces façons d’être différentes viennent nourrir sa principale quête : réfléchir sur le rôle plutôt restreint et rare des comédiens et comédiennes noir·e·s sur le plateau des scènes d’Europe, de Suisse inclue. Car, Go Go Othello c’est l’histoire du Maure et chef de guerre victorieux Othello que Shakespeare marie à Desdémone, vierge et pure et blanche (!) et qui, face à la machination diabolique de son lieutenant Iago finira, bon gré mal gré, par assassiner son amour Desdémone, après avoir été accusé de sorcellerie et bien d’autres tares. Les cœurs périssent.

Un propos embarrassant

Et celui de Ntando Cele de s’insurger lorsqu’elle remarque que les dramaturges peinent, voire hésitent à engager un comédien noir pour ce rôle… ou rivalisent peu dans des propositions de rôle variées – car la peau noire n’est pas un instrument que l’on manie uniquement lorsqu’on souhaite de l’exotisme sur scène. Elle dit vrai Ntando. Je me fais la réflexion que la différence de couleur n’est pas, à vrai dire, de grande importance pour pourvoir un rôle, elle ne saurait être prise comme argument pour ou contre. La couleur de peau désigne uniquement le corps et devrait être considérée comme tel, puis mise de côté, laissant place au rôle de théâtre, à n’importe quel rôle de théâtre, d’ailleurs. C’est en variant les adresses au public que Ntando Cele lui fait part de ses sidérations. Ces moments – complices avec le public – sont à multiples tranchants. La comédienne prend à parti, aimerait savoir si les Blancs dans la salle se sentent à l’aise avec cet état de fait, hé ! Bien sûr que non. La réflexion démarre dans nos esprits nourris mais jamais repus d’équité et d’équilibre. De temps à autre, nous sentons poindre le guet-apens et cela déplaît – car un mal social et une pensée politique ne peuvent être résumés de la sorte et l’on se sent acculé comme si nous étions les acteurs de ces phénomènes racistes. En cela, le propos de la comédienne se perd à diverses reprises car il ouvre trop de pistes à suivre.

Un one woman show riche en mots malins

La performance marque les esprits par les différents supports mis à disposition sur le plateau et l’on aurait souhaité que l’on s’y attarde afin de sceller, dans nos esprits, les mots très malins de la comédienne. Extraits vidéo des concerts de Nina Simone, costumes changés tous les quarts d’heure – la comédienne montre la diversité des présences possibles sur scène auxquelles on ne penserait pas forcément. Un peu comme si l’on vous disait : citez-moi le sujet d’une phrase qui n’est pas un pronom… La comédienne nous donne à penser, surtout lorsqu’elle montre son visage maquillé et filmé à l’écran en y montrant toutes les caricatures terribles que l’on a pu plaquer sur les visages noirs au fil des années. Révolution ! Mais l’artiste glisse toutefois à plusieurs reprises dans un one woman show trop fixé sur son personnage en faisant durer ces moments de show ou les transitions entre ces rôles différents.

L’on ressort avec l’impression d’avoir été pris dans une tornade de mots saillants et brisants des clichés ce qui attise notre envie de nous engager d’avantage mais l’on reste sur la retenue, arrimé au reproche d’avoir fait partie d’un public trop blanc. Garder l’équilibre pour atteindre de nouveaux horizons, en mer, ou dans les propos n’est pas une mince affaire !

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Go go Othello de Ntando Cele et Raphael Urweider du 20 au 22 novembre 2021 au Théâtre Saint Gervais.

Mise en scène :  Ntando Cele et Raphael Urweider

Avec Ntando Cele

Photos : © Janosch Abel

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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