Les réverbères : arts vivants

Douceur insoumise

Avec Imminentes, Jann Gallois compose un sextuor féminin, où la douceur cesse d’être une idée abstraite pour devenir une force physique. Une énergie d’appui, de relais, de contact et de résistance. Les corps s’y accordent comme une seule matière respirante, traversée par des rondes, des portés, des élans, des tensions et des vagues d’intensité. 

Inspirée par l’essai Puissance de la douceur de la philosophe Anne Dufourmantelle sans jamais l’illustrer, la pièce cherche une autre manière d’être ensemble : non par la conquête, mais par l’écoute, la porosité et la puissance du lien.

Sur le plateau nu, deux interprètes s’approchent comme si chacune mesurait la température de l’autre avant de s’y abandonner. Rien de spectaculaire d’abord dans cette danse-contact. Sinon cette précision du presque rien. Voyez ces fronts qui se frôlent, les épaules qui se reconnaissent, des têtes inclinées et mains qui ne saisissent pas encore mais préparent déjà l’appui. 

La lenteur n’a rien ici d’une posture méditative plaquée sur la danse. Elle sert à rendre visible l’instant où un corps cesse d’être seul. Dans ce seuil très tenu, Jann Gallois installe la promesse de la pièce : une puissance n’a pas toujours besoin de bondir pour exister. Elle peut commencer dans l’accord fragile de deux présences, dans une attention si dense qu’elle semble ralentir le temps.

Mécanique physique

Ce qui frappe alors, c’est la manière dont la chorégraphie fait de la douceur une mécanique physique. Non pas une qualité flottante, ni un parfum moral ou sentimental, mais un travail d’appuis, de transferts, de poids partagés. Les interprètes ne se contentent pas de se toucher : elles apprennent à régler leurs forces. Une tête contre une tête n’est pas un symbole ; c’est une pression, un équilibre, une négociation minuscule entre abandon et résistance. 

Une épaule offerte devient un lieu d’écoute. Une paume posée contre un visage ouvre une circulation, presque électrique, qui passe d’un corps à l’autre sans jamais se figer. La danse avance ainsi par relais, par reprises, par contagion. Un geste naît chez l’une, se propage chez l’autre, se transforme au passage, revient autrement, comme si le groupe respirait par plusieurs bouches mais gardait un seul poumon.

Un corps à six

Lorsque les quatre autres danseuses rejoignent les deux premières, Imminentes trouve son vrai centre : non pas le solo, non pas la figure héroïque, mais l’organisme. Jann Gallois compose un sextette féminin où la force ne se donne jamais comme domination. Les six interprètes – Anna Beghelli, Carla Diego, Melinda Espinoza, Fanny Rouyé, Amélie Olivier et Agathe Tarillon – ne forment pas un bloc uniforme. Elles restent distinctes, par leurs hauteurs, leurs élans, leurs qualités d’attaque, mais quelque chose, toujours, les aimante. 

La scène devient un champ de forces où chaque corps ajuste sa place à celle des autres. On y voit des rondes, des lignes, des regroupements serrés, des portés collectifs, des avancées plus frontales, parfois presque martiales. Mais même dans les moments où la danse semble se durcir, une règle demeure : l’énergie passe par le lien.

Fluidité et tension

La grammaire chorégraphique repose beaucoup sur cette alternance entre fluidité et montée de tension. Les débuts privilégient le haut du corps : têtes, nuques, épaules, bras, mains. Le bas, lui, semble d’abord recueillir, stabiliser, permettre à la rencontre de ne pas basculer dans l’image pieuse. Puis les jambes s’animent davantage, les courses apparaissent, les trajectoires se densifient, la ronde s’accélère. Le motif circulaire, très présent, produit une impression de joie primitive sans naïveté. Tourner ensemble, c’est tenir ensemble, mais aussi risquer la perte du centre, la chute. Les corps se nouent, se dénouent, reviennent, se rattrapent. 

Par endroits, l’écriture fait penser à une danse d’enfance devenue adulte, comme si la ronde avait gardé son élan ludique mais s’était chargée d’une gravité nouvelle. Les portés, lorsqu’ils surgissent, ne cherchent pas l’élévation décorative. Ils disent plutôt ceci : aucun corps ne s’élève seul. Il faut des bras, un bassin disponible, des appuis sûrs, une confiance qui précède la prouesse.

Nappes électro

Combinant le minimalisme répétitif et sériel d’un Steve Reich au souvenir de lents crescendo genre Boléro de Ravel, la musique originale de Patrick de Oliveira soutient cette construction par vagues. Elle ne plaque pas un climat sur la pièce ; elle l’aide à gonfler, à se charger, à pulser. Les nappes électroniques, les percussions, les boucles et les montées d’intensité fabriquent un courant continu dans lequel les danseuses semblent tantôt nager, tantôt lutter, tantôt se laisser porter. 

La chorégraphie épouse ce flux sans toujours s’y soumettre. On sent parfois un léger retard, une résistance, comme si les corps refusaient de devenir les simples instruments d’un crescendo. C’est dans ces décalages que la pièce respire le mieux : quand le groupe n’est plus seulement emporté, mais décide de la vitesse à laquelle il consent à être traversé.

Force douce

Le lien avec Puissance de la douceur de la philosophe, essayiste et psychanalyste française Anne Dufourmantelle éclaire la pièce, à condition de ne pas chercher dans Imminentes une illustration de l’essai. Jann Gallois ne met pas un livre en mouvement. Elle ne traduit pas des concepts en figures chorégraphiques. Elle emprunte plutôt une impulsion, une question, peut-être une inquiétude : comment penser une force qui ne se confonde pas avec la conquête ? Comment résister sans durcir ? Comment rester poreuse dans un monde qui pousse à l’armure ? 

Chez la philosophe, tragiquement disparue par noyade en sauvant deux enfants, la douceur n’est pas faiblesse, retrait ou consolation. Elle est une manière d’être présent à ce qui vacille, une puissance d’accueil, de transformation, de désarmement. Dans Imminentes, cette idée devient musculaire. Elle passe par la peau, par le poids, par l’écoute de l’autre dans la vitesse aussi.

Cette douceur-là n’a donc rien de mou. Elle demande au contraire une grande tonicité. Pour recevoir un corps, il faut être solide. Pour ne pas l’écraser, il faut être précis. Pour accompagner une chute, il faut sentir son propre axe. La pièce est belle lorsqu’elle montre cela : l’accueil n’est pas une passivité, mais une technique de présence. Les danseuses ne se dissolvent pas dans une tendresse générale ; elles tiennent. Elles soutiennent, relancent, absorbent, transmettent. Une douceur active circule, faite de vigilance et de disponibilité. Elle ne gomme pas l’effort. Elle le rend partageable.

Physicalité

Il y a là une façon intéressante de déplacer la question du féminin. Imminentes est porté par une distribution féminine et assume un imaginaire de sororité, mais sa force tient précisément à ce qu’elle ne réduit pas les femmes à une essence douce. Le spectacle marche sur une ligne délicate. Il convoque des images de vague, de rituel, de communauté, parfois de figures presque mythiques. Le risque serait de reconduire une idée trop ancienne : les femmes seraient naturellement du côté du soin, de l’accueil, du lien. 

Jann Gallois évite en partie ce piège par l’engagement physique des interprètes. Ces corps ne sont pas assignés à apaiser. Ils travaillent, transpirent, se heurtent à la fatigue, accélèrent, repartent du sol, se dressent en ligne. La douceur devient alors un choix de puissance, non une fonction imposée. L’inspiration de la nature est sensible. Ainsi au détour de ce tableau évoquant de loin en loin une anémone de mer formée par le sextuor.

Hypnose commune

La dimension hypnotique de la pièce vient de cette insistance. Répéter, ici, ne signifie pas remplir le temps. C’est creuser un état. Les gestes reviennent, mais jamais tout à fait identiques. Les contacts se rejouent, les rondes se déplacent, les vagues se reforment ailleurs. Peu à peu, le regard du spectateur cesse de chercher l’événement isolé. 

Il se règle sur le flux, sur les micro-variations, sur la manière dont un bras arrive une fraction de seconde avant un autre, dont une tête s’abandonne plus longtemps, dont une course modifie la densité du groupe. Le spectacle produit alors un état de perception légèrement déplacé : on ne regarde plus seulement des danseuses exécuter une partition, on suit une matière commune qui s’échauffe, se dilate, se resserre.

Cette montée vers une forme de transe reste pourtant tenue. Imminentes ne bascule pas dans l’extase sauvage. Sa transcendance est laïque, incarnée, presque domestiquée par l’écriture. Les corps ne quittent jamais complètement le sol de leur réalité. Ils s’épuisent, reprennent souffle, recommencent. La verticalité n’est pas une fuite vers le haut, mais une conquête patiente après le contact, après la ronde, après le poids partagé. Dans les moments les plus intenses, la scène semble traversée par une spirale : les danseuses tournent, s’aimantent, s’écartent, reviennent, et l’on a l’impression que la pièce cherche moins une résolution qu’une fréquence commune. Ce n’est pas un récit qui avance ; c’est une énergie qui monte.

Mémoire hip-hop

Il ne faudrait pas croire que la douceur d’Imminentes efface l’origine hip-hop de la chorégraphe française Jann Gallois. Elle la déplace. Elle la rend moins immédiatement spectaculaire, moins frontale, mais elle demeure là, dans le ressort des appuis, la tenue des bassins, la précision des isolations, la façon de couper brusquement un flux pour faire surgir une attaque plus sèche. La chorégraphe est venue à la danse par le hip-hop, avant de construire une écriture personnelle où cette matrice urbaine dialogue avec la composition contemporaine. 

Dans Imminentes, cette mémoire ne se présente pas comme un style reconnaissable à exhiber. Elle agit plutôt en sous-couche : dans le rebond nerveux d’un genou, dans une épaule qui décroche, dans une impulsion prise au sol, dans une suspension aussitôt retenue, dans ce rapport très concret à la gravité..

Les six solos successifs rendent ce retour plus lisible. Chacune s’avance alors avec sa couleur, sa manière de faire vibrer le vocabulaire commun depuis une singularité plus marquée. Le collectif, jusque-là dominant, laisse passer des éclats individuels : appuis plus bas, torsions rapides, ruptures de buste, accents syncopés, bras qui fouettent ou se replient, énergie ramassée puis projetée. On retrouve là quelque chose de la culture hip-hop : non pas la compétition au sens démonstratif, mais l’affirmation d’une présence, le moment où un corps dit brièvement « voilà d’où je parle ».

Ces solos peuvent troubler l’état d’accord général, presque le fissurer. Ils introduisent une poussée plus performative, parfois moins fondue dans le care, et c’est précisément ce frottement qui les rend intéressants. La douceur n’y est plus seulement contagion collective ; elle doit composer avec l’irruption du style, avec l’envie de signer un geste, d’exister seule au milieu du groupe.

Tenir

Le beau paradoxe du spectacle est là : il parle de douceur, mais son moteur est l’endurance. Il parle d’accueil, mais exige une présence sans relâche. Il parle de lien, mais ce lien est sans cesse à refaire. Rien n’est donné une fois pour toutes. Le collectif, chez Jann Gallois, n’est pas une image de couverture, une affiche bienveillante posée sur le monde. C’est un exercice. Un travail d’accordage. 

Chaque interprète doit écouter, anticiper, céder, reprendre, s’exposer au poids de l’autre et à la possibilité de son propre déséquilibre. Dans cette attention de tous les instants, la danse touche quelque chose de profondément politique, même lorsque la pièce se présente comme non militante : elle montre que vivre ensemble n’est pas une idée généreuse, mais une pratique corporelle exigeante.

Le beau risque

Il faut pourtant dire aussi ce que Imminentes laisse en suspens. La beauté continue de la pièce, son flux presque réparateur, peut devenir sa limite. À force de cultiver l’accord, certaines tensions se résolvent trop vite. Le spectacle gagne en envoûtement ce qu’il perd parfois en friction. 

On aimerait, par moments, que les failles du groupe soient davantage creusées, que le collectif ne soit pas seulement ce qui porte mais aussi ce qui pèse, contraint, étouffe peut-être. La dramaturgie de la vague, si efficace dans ses crescendos, tend à lisser les aspérités. Elle entraîne, elle enveloppe, elle soulève, mais elle peut aussi rendre prévisible l’intensification. La douceur, dès lors, risque de devenir une couleur dominante plutôt qu’un véritable champ de bataille intérieur.

Résistances

Le dernier versant, plus frontal, plus proche de la lutte ou de la ligne de résistance, pose une autre question. Lorsque la pièce quitte l’organisme mouvant pour des formes plus lisibles, presque démonstratives, elle perd un peu de son trouble. Ce n’est pas que ces passages soient faibles : ils affirment avec clarté une volonté de tenir debout, de ne pas céder, de transformer l’épuisement en force commune. 

Mais la magie d’Imminentes se situe davantage dans les zones poreuses, là où le geste ne sait pas encore s’il caresse, soutient, pousse ou retient. Quand la danse nomme trop vite son horizon – la bataille, la sororité, la force tranquille – elle devient moins mystérieuse. Elle dit alors ce qu’elle avait si bien commencé à faire sentir.

Présence imminente

Reste que cette réserve n’annule pas l’impact de la proposition. Imminentes vaut par sa confiance dans la présence, par sa manière d’arracher la douceur au décoratif, par son refus de confondre puissance et dureté. Jann Gallois signe un sextette vibrant, porté par une écriture qui préfère la circulation à la conquête, l’accord à l’écrasement, l’intensité tenue à la démonstration.

On peut discuter ses élans lyriques, épiphaniques vers l’extase immatérielle du sacré ou d’un au-delà, son goût parfois trop homogène pour la belle image, son risque d’abstraction. Pourquoi pas, au fond ? Mais il y a dans cette pièce une conviction physique qui demeure après la sortie : un corps n’est jamais aussi fort que lorsqu’il sait recevoir un autre corps sans le réduire. Et, dans le désordre du présent, cette idée-là n’a rien d’une consolation. C’est peut-être une manière de recommencer.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques

Imminentes. Spectacle vu le 26 juin au Festival Montpellier danse.

Chorégraphie : Jann Gallois (Jann Gallois est codirectrice de l’Agora, Cité Internationale de la Danse)

Avec Anna Beghelli, Carla Diego, Melinda Espinoza, Amélie Olivier, Fanny Rouyé, Agathe Tarillon

Musique originale : Patrick De Oliveira

Chant : Myriam Djemour

Création lumières et régie générale : Florian Laze

Costumes : Sara Sanchez et Jann Gallois

Répétitrice en tournée : Serena Pedrotti

Regard extérieur : Frédéric Le Van

Compagnie BurnOut

Photos : ©Pascale Cholette

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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