Un ami c’est quelqu’un que tu connais bien… et que tu aimes quand même.
Au Théâtre des Salons, jusqu’au 28 juin, se joue un spectacle au titre improbable[1] qui regarde la vieillesse sans pathos. Les deux comédiens, excellant dans l’autodérision, passant avec fluidité de la nostalgie à l’absurde, regardent la marginalité sans misérabilisme et nous proposent une dérive philosophique à la liberté de ton bienvenue.
Dans une lumière épatante, ils surgissent dans un grondement de tonnerre, sortis d’on ne sait où pour aller on ne sait où. Et c’est peut-être déjà tout le programme. Gaspard Boesch, mélange d’Auguste et de clochard – appelons-le Cloguste –, traîne derrière lui une malle à roulettes, une table pliante, deux chaises et un sac à dos d’où dépasse une rame. Métaphore parfaite : jusqu’où va-t-il encore devoir ramer, ce pauvre clown embarqué sur la barque percée de l’existence ? Face à lui, Serge Martin modernise le clown blanc. On l’appellera Véo, puisqu’il nous apprend que son nom a/possède les mêmes initiales que la vodka orange. Deux gueules incroyables. Deux présences. Deux visages labourés d’expressivité. Deux vieux potes magnifiques, largués, touchants, à côté de la plaque, de l’autre côté du bord du monde.
Le premier quart d’heure est une petite merveille. Peu de mots, juste ce qu’il faut de grommelots, et surtout un travail très précis sur les attitudes, les regards, les silences. Les vestes qu’on essaie de mettre dans tous les sens suffisent déjà à installer l’univers. Véo arrive léger comme l’air. Cloguste, lui, est encombré de tout : objets, souvenirs, maladresse, fatigue, peut-être même d’une part trop lourde de lui-même. On comprend vite la mécanique : Cloguste jouera la catastrophe ambulante pendant que Véo deviendra son indispensable alter ego, tantôt souffre-douleur, tantôt sauveteur, tantôt meilleur ami malgré lui. Ou grâce à lui. Car un ami, justement, c’est celui qui reste quand on n’a plus grand-chose à perdre.

Ces deux humains à la retraite sont peut-être SDF, peut-être simplement perdus, peut-être tout cela à la fois. Cloguste vit dans sa bagnole, Véo dans ses souvenirs. Ils parlent de vieux copains, de femmes sublimes que d’autres ont eues, d’histoires avec plus ou moins de chutes et plus ou moins drôles. Mention spéciale au panneau de maison « à vendre » pour 12 francs, inscription comprise. Le panneau, pas la maison… On rit. On rit d’eux, on se moque gentiment, puis l’on saisit vite qu’on rit évidemment aussi de nous.
On comprend aussi que ce spectacle ne cherche pas la dramaturgie linéaire à laquelle se raccrocher comme à une main courante. Il propose plutôt un voyage en Absurdie, quelque part entre Godot et Ionesco, sur une route secondaire où la vieillesse philosophe en roue libre. En ouvrant une fenêtre sur le monde, on y parle finances, manifs, marche du monde, relations humaines, tout et rien. Et c’est peut-être cela, l’essentiel. Deux types qui tournent en rond pour ne pas tomber. Deux vieux enfants qui refont le monde sans vouloir le réparer. Deux êtres à la dérive qui, en changeant de sujet toutes les trois minutes, réussissent paradoxalement à dire quelque chose de notre époque saturée, dispersée, fatiguée d’elle-même.
La mise en scène de Céline Goormaghtigh a l’intelligence de ne jamais surplomber ses interprètes. Elle se fait discrète mais précise, valorisant le travail d’horlogerie des deux comédiens. Le geste clownesque fonctionne parce qu’il paraît simple alors qu’il est millimétré. Ainsi de ce grille-pain multifonction offert par Cloguste à Véo. Dans un joli moment burlesque, le premier part avec la prise à jardin et ressort avec elle à cour. L’objet devient tantôt écran, tantôt radio, tantôt fenêtre absurde ouverte sur l’état du monde. Et, comme souvent, ce que l’on entend du dehors ne donne pas franchement envie d’y retourner. À choisir, on préférerait peut-être s’installer sur une plage imaginaire, au bord d’une mer qui n’existe pas, sous un palmier tombé du ciel, pour continuer à discuter de tout, de rien et de la possibilité de survivre à la bêtise ambiante.

Il y a dans ce duo une très belle science du contrepoint. Cloguste s’agace, crie parfois comme un chat agressif, se coince dans ses propres gestes, se met une pince rouge sur le nez pendant que Véo porte un nez de clown accroché à sa veste. On est dans le bricolage poétique, l’art pauvre, l’accessoire dérisoire qui devient signe. Rien ne prétend impressionner. Tout cherche à faire exister. Une malle, deux chaises, une table, un grille-pain, une rame, quelques sons et voici tout un monde qui tient debout de travers. Or le théâtre aime cela : les mondes qui tiennent debout de travers. Ils sont plus vrais que les décors trop solides.
Et quand les mots font une pause, la bande-son prend le relais avec subtilité. Elle ouvre des espaces, déplace l’écoute, soutient notamment une scène de danse de couple très chorégraphiée et très réussie. Moment suspendu. On pourrait sourire de ces deux corps vieillissants qui dansent encore. On préfère y voir une forme de résistance. Danser quand tout s’effondre, c’est déjà refuser la reddition. Danser mal, danser vieux, danser drôle, danser quand même : voilà peut-être une sagesse plus utile que bien des discours de développement personnel sponsorisés par des gens qui n’ont manifestement jamais essayé de monter une table pliante en pleine tempête existentielle.
La réussite du spectacle tient à cette profondeur légère avec laquelle il regarde la fin de parcours. Pas de pathos. Pas de grand discours sur la vieillesse. Pas de violons lacrymaux pour nous faire comprendre que le temps passe, merci, nous avions remarqué. Juste deux corps clownesques qui avancent à petits pas dans le fracas du monde. Deux survivants de la tendresse. Deux retraités de la normalité. Deux paumés splendides qui nous rappellent qu’on peut perdre beaucoup – sa maison, son statut, sa jeunesse, peut-être même un peu sa dignité sociale – et conserver encore l’essentiel : la possibilité de rire, de se chamailler, de se tomber dans les bras et d’habiter quelque chose : une voiture, un souvenir, une chaise pliante, une amitié.
On ne peut pas rouler sa maison, dit le titre. Certes. Mais on peut habiter sa bagnole. Et, mieux encore, on peut habiter le regard de l’autre. C’est là que le spectacle touche juste. Dans cette idée simple, presque enfantine, que l’amitié est une cabane mobile. Un abri précaire mais réel. Une tente plantée au bord du monde. Alors oui, on se moque un peu de ces deux clowns tristes. Mais ils nous font surtout du bien. Parce qu’ils ne cherchent pas à nous consoler avec de grandes phrases. Ils se contentent d’être là, ensemble, déglingués et vivants. À la dérive face à la fureur du quotidien, ils nous offrent un îlot de poésie et de tendresse plus que nécessaire pour sourire de nos nostalgies.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
On ne peut pas rouler sa maison, mais on peut habiter sa bagnole, de Serge Martin, au Théâtre des Salons du 23 au 28 juin.
Mise en scène : Céline Goormaghtigh
Avec Gaspard Boesch et Serge Martin
Photos : © Michel Marie

[1] On ne peut pas rouler sa maison, mais on peut habiter sa bagnole
