Les réverbères : arts vivants

Wajdi Mouawad : Politique du verbe voir (3/9)

Propos tirés de la leçon au Collège de France du 25 février 2025

Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, quelques réflexions issues de sa troisième leçon titrée « Politique du verbe voir ».

Tout peut être écriture. Tout est à noter. Même si cela ne semble pas sensé. On déchiffre le mystère sans lequel rien n’est compréhensible. On fait feu de tout bois. Tout est relié pour celle ou celui qui rêve. Pour nous permettre de créer un quasi-monde un peu moins insupportable. Et pour mettre cette poésie en branle, pour ne pas être avalé-es dans l’infinitif de nos histoires d’amour, il faut conjuguer le verbe pour lui donner vie. Chacun anime la vie avec des verbes. Conjuguer, c’est vouloir que ça reste vivant. Écrire, c’est être conjugué sans arrêt par quelque chose qui nous aime, qui nous anime et qui vient vers nous…

Écrire, c’est pointer les apocalypses de nos vies. Au sens de quelque chose qui se révèle à nous. Dans le grand et le petit. Dans l’historique comme dans l’intime. Ce que l’on voit soudain : Elle se croyait aimée mais il n’avait de cesse de la tromper. Elle est partie comme un éclair dans un ciel bleu. Au détour d’une soirée alcoolisée, il comprit qu’il était moins aimé que son frère. Et l’impensable se produisit à Kiev, à Gaza, en RDC… Les apocalypses s’enchaînent dans le visible, formant le collier des fracas qui se tissent tout au long de nos jours. La révélation nous écrase sur le mur de la vérité sans airbag. Les étoiles s’effondrent alors dans l’obscurité de nos malheurs. On ne voit plus la suite.

Or voir est une force inouïe. Voir est une affirmation de soi. De ses rêves. De ses utopies. Les yeux sont les matrices de la révolte. Le pouvoir y oppose d’ailleurs souvent la censure. Il se méfie de celles et ceux qui donnent à voir. À commencer par les artistes. Le politique craint toute puissance qui échappe à son autorité. Il va chercher à acheter le silence. À coups de subvention, par exemple. Vous voulez exister par votre art ? Vous voulez de l’argent pour votre spectacle ? Signez un pacte avec le diable et montrez patte blanche. Ainsi va le contrôle. Sinon cela risquerait d’être trop explosif si on racontait toutes nos révélations, tout ce que l’on voit.

Et ça commence tôt. Dans les apocalypses de l’adolescence peut-être. Lorsqu’un jour votre fils se tourne vers vous pour vous demander où est passée la magie de l’enfance. À la tristesse de son regard, vous comprenez alors qu’il a vu la vie adulte dans sa complexité. Et que cela ne lui donne vraiment pas envie. C’est la mort de la petite souris édentée. Le moment de la grande déchirure d’avec l’enfance. Un événement vient violer l’enfance. L’inconcevable se relève alors. Et la magie de l’enfance s’évanouit. Cela peut être la mort de Mémé, un obus qui tombe dans la ville, l’inceste d’un père. Dévoré par la violence soudaine, l’enfant a vu l’inimaginable. La réalité sera alors dominée par la possibilité permanente du surgissement de l’impensable.

On comprend mieux la répulsion du fils à entrer dans l’âge adulte. Comment accepter de perdre l’insouciance de l’enfance et de voir qu’on est aspiré vers ce monde des grand-es qui gagnent leur vie à la perdre ? Comment savoir qu’on est peut-être en train de rater sa vie ? Comment fait-on une fois qu’on a compris que ce qu’on vit n’est pas le brouillon de sa vie mais la seule qu’on a et qui est déjà en train de passer ? Comment avoir survécu à la révélation consciente d’être un adulte, avoir vu ce que c’était… et retourner en enfance, par choix. Oui, après avoir fait le tour de ce qu’est la réalité, essayer de l’aborder différemment. Et se servir de la poésie, de l’art sous toutes ses formes, non pas pour transformer le monde mais notre regard sur celui-ci.

Voir la réalité autrement ouvre le champ du poème. D’où vient la lumière du matin qui caresse les feuilles des arbres que je vois de ma fenêtre au moment où j’écris ces lignes ? Est-ce un phénomène anodin ou le miracle d’une pluie de photons ayant parcouru cent cinquante millions de kilomètres pour m’offrir ce spectacle ? Et que faisait la lumière avant qu’un œil ne l’admire ? Elle régnait sur un univers solitaire en expansion. Depuis… depuis… vous voyez ? Et peut-être attendait-elle qu’une vie la contemple pour l’arracher à son ennui sidéral… Ainsi va le jeu vertigineux et incessant entre l’œil et le monde.

Il faut bien voir pour être capable de nommer. Mais tout n’est pas bon à voir. C’est peut-être pour cela que, contrairement aux oreilles, nos yeux peuvent se fermer. Sans lumière, nul besoin d’yeux. C’est pourquoi cette leçon a lieu dans le noir intégral. Depuis les Grecs, être vivant c’est voir la lumière. L’obscurité est le royaume des morts. La tristesse c’est d’être arraché à la lumière, de ne plus voir un arbre, la mer, le visage de l’aimée. Lorsqu’Œdipe se crève les yeux, il se condamne prématurément à l’exil de la vie. Le soleil révèle des apocalypses à la canicule de la vérité. On fait la lumière sur l’ombre de nos crimes. La lumière est connaissance. « Connais-toi toi-même » est la devise inscrite au fronton du temple ensoleillé de Delphes. Connais ta mesure. Ne juge pas l’autre pour une faute que tu pourrais commettre. Ne te sous-estime pas par fausse humilité. Ne te surestime pas par orgueil. Sois au cœur de ta cible mouvante. Ne confonds pas ton identité et ton origine. Ton origine est fixe. Ton identité peut changer chaque jour. Fi des pensées limitantes. Deviens ton propre œil. Sois ton propre temple.

Mais la connaissance peut être dangereuse. Il faut la manier avec tact. Ne pas affirmer sa vérité comme on arriverait avec ses gros sabots. Le Christ lui-même a gardé le silence lorsque Pilate lui a demandé ce qu’est la vérité. On n’appuie pas pour rigoler sur le bouton de la bombe nucléaire. C’est la raison pour laquelle l’oracle de Delphes livre une énigme sous forme de labyrinthe. Car la vérité sera peut-être insupportable à entendre et à voir. Il faut s’appeler Thésée pour affronter le Minotaure de la vérité. Il faudra l’affronter avec courage et patience. C’est la vitesse avec laquelle tu vas vers la vérité qui te tuera. Pour Ayrton Senna comme pour Œdipe. A 30 km/h au lieu de 210, le même mur de Saint-Marin n’aurait pas eu le même impact sur le même pilote. Et ce n’est pas pour avoir tué son père et couché avec sa mère qu’Œdipe s’est crevé les yeux, c’est pour en avoir eu la révélation si vite. Plus on bascule dans une société du direct, moins il y a d’oracles-ralentisseurs, plus on risque le fracas contre le mur d’une révélation tapie dans l’ombre. Pour regarder une éclipse ou une explosion nucléaire, il faut se protéger les yeux. Pour se voir soi-même, il faut se protéger l’âme.

Il faut alors trouver un lieu d’où voir est possible. Un lieu d’où l’on voit, tout en étant protégé. En grec, la vue, au sens de belle vue, beau panorama, se dit théa et le suffixe pour dénoter un lieu, un endroit, est -tron. À vol d’oiseau, un lieu d’où on voit se dit donc : théatron. Théâtre. Et le recul offert par le personnage auquel on s’identifie permet la catharsis en toute sécurité. Le théâtre comme lieu de révélation avec la fiction comme lunettes de soleil. Un miracle.

Ainsi écrire permet de révéler, de dire vrai. Et la fiction de mentir vrai. De Sophocle à Hemingway. Ce n’est pas vrai mais c’est comme si c’était vrai. Un récit est toujours régi par des règles d’espace et de temps à l’intérieur desquelles on peut construire notre réalité. Qu’importe comment les choses sont tournées, un récit s’articule toujours autour de quatre dimensions : lieu, sujet, temps, verbe. Un jour, quelqu’un, quelque part, lui est arrivé quelque chose. Longtemps, on a raconté des mythes, des rites, des légendes. Comme lorsque Priam vient réclamer la dépouille de son fils Hector à Achille. Chacun peut alors songer à ses propres morts. De l’Iliade à Gaza, c’est la même histoire qui fait couler les larmes. Et lorsque l’écriture se fait théâtre et que le théâtre devient ce lieu d’où l’on voit, il y a possibilité de faire catharsis de nos douleurs communes. L’histoire opère même si on en connaît déjà la fin. On retrouve un peu de la magie de l’enfance dans la manière de la raconter. On vibre au cœur de nos communes humanités. De la poésie des photons au cloaque de la Shoah en passant par les apocalypses de l’adolescence, c’est toujours l’idée qu’un jour, quelqu’un, quelque part, lui est arrivé quelque chose.

Au XXIe siècle, une civilisation, en Europe, est en danger de fragmentation… Alors il y aura des apocalypses, des guerres, des pleurs, des histoires de Priam et d’Hector sous mille autres noms. On pensera que le Mal triomphera. Un temps. Et puis le soleil brillera à nouveau. Et la veuve sera touchée par la poésie du crépuscule. Et tout recommencera. Comme dans la chanson de Nougaro « Tu verras, tu verras… » justement. Et les enfants de nos enfants naîtront, goûteront à la magie, la perdront, y reviendront. Chacun-e essayera de se connaître soi-même avec plus ou moins de succès, de patience et de courage. Chacun-e peut trouver un lieu d’où voir le monde. Sous un arbre, à l’orée d’un jardin ou dans un théâtre. Chaque quelque part peut être une occasion de sortir de la caverne de Platon. Il est des religieuses le long du fleuve Saint-Laurent, comme Sœur Panneton, qui soixante ans durant, vivent des révélations en restant cloîtrées. Chacun-e sa fenêtre sur le monde.

Après les attentats de 2015, Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil ont créé Une Chambre en Inde, une réflexion sur la violence du monde vue par une troupe de théâtre française en résidence à Pondichéry. Écrire sert à cela. Se servir de la page blanche comme un labyrinthe pour faire catharsis du traumatisme. Prendre la monstrueuse chienne haineuse de la dévastation dans les filets de l’écriture de la vie. C’est cela une page blanche. L’attente d’un combat entre les forces du mal et le cœur en ruine, cœur pulsé par le pacemaker de l’écriture. Il y aura toujours une luciole quelque part pour rallumer les braises de la beauté, mon enfant. L’écriture est une boussole qui mène à soi, ce soi en perpétuelle tension entre ce qu’il est et ce qu’il paraît. Il faut aller vers la page blanche en confiance, s’ouvrir à la sérendipité, sentir que l’écriture n’existe que dans le temps de l’écriture et qu’on ne transmet que ce que l’on éprouve.

Ainsi, l’air de rien, dans les plis du temps, nous avançons inexorablement vers l’apocalypse absolue de la mort. Nous avons d’ores et déjà passé le col. Puisse la descente sur Aoste être plus dégagée que dévastée. La mort sera donc l’instant où il nous sera donné à voir l’invoyable. Tout voir au moment où nos yeux se ferment. Alors entrer dans l’inconnu avec le sentiment d’être allé au bout de ce qui nous a été donné à vivre. Et arriver à l’instant où enfin l’identité se fixe, libérée en cela du poids de l’existence et du combat pour savoir qui nous sommes dans le débordement hors de soi qu’exige toute vie digne de ce nom. Tout voir au moment où nos yeux se ferment…

Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Politique du verbe voir, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)

Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.

https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture

Photos : © Thibaut Baron

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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