« Droit de visite », le parloir comme champ de bataille intime
Dans sa pièce Droit de visite, Alexandra Badea ne raconte pas l’histoire d’une prisonnière politique. Elle déplie, avec la précision d’une archéologue des âmes, les strates d’une émancipation qui se joue d’abord entre les murs de la conscience. Cinq visites, un seul visiteur silencieux, et le flux d’une parole qui se libère pour mieux se réapproprier.
D’entrée, le dispositif trouble. Sur le plateau, une femme – Sophie Verbeeck, remarquable de justesse, ou Madalina Constantin selon les soirs – affronte le public d’un regard frontal qui refuse de se dérober. Elle est détenue, mais pour quel acte ? Le spectacle ne le dira jamais vraiment, préférant explorer les conséquences de cet acte plutôt que ses causes. Face à elle, un homme ne répond pas. Il est là, présence mutique, peut-être ancien compagnon, peut-être simple réceptacle pour une parole qui n’a plus besoin de réplique.

Prison mentale
Car ce qui importe, ce n’est pas l’échange, mais la déposition. La détenue distingue la culpabilité – qui enferme dans le remords – de la responsabilité – qui oblige à réparer ses propres blessures. La formule, répétée comme un mantra, dessine le chemin spirituel d’une femme qui a longtemps marché « dans les traces » de cet homme aimé, et qui cherche désormais à tracer sa propre route.
Le texte d’Alexandra Badea, récipiendaire du Prix du Théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, a d’abord été conçu en 2021 sous confinement pour cinq interprètes partageant un monologue devant cinq spectateurs et spectatrices seulement. Il s’élargit aujourd’hui en une forme plus ample.
Mais il a conservé de cette origine intimiste une qualité rare. Celle d’une adresse directe, presque dérangeante, qui place le public en position de visiteur silencieux. On devient le réceptacle involontaire de confessions qui ne nous sont pas destinées, mais qui, précisément, nous impliquent.

Chambre d’écho
Cosmin Florea, à la scénographie, a conçu avec Alexandra Badea un espace à plusieurs profondeurs. À l’avant, le parloir, table nue et chaises, territoire de la parole publique. À l’arrière, derrière un rideau semi-opaque, une chambre d’enfance au papier peint jauni, un sapin de Noël enguirlandé, des objets chargés de souvenirs. C’est là que se retire l’autrice-metteuse en scène, comme si elle devait s’absenter de sa propre parole pour la laisser advenir.
Cette séparation n’est pas qu’un effet de mise en scène. Elle interroge la place de l’artiste qui écrit pour une autre. Alexandra Badea, d’abord présente sur le plateau, s’approche du micro, tente de parler, puis s’efface devant l’actrice qui prend le relais. Le geste est troublant : l’autrice, celle qui possède les mots, renonce à les porter pour les confier à une interprète. Et quand, plus tard, elle revient réclamer le dernier monologue, on ne sait plus très bien qui a libéré qui. La fiction a-t-elle émancipé le personnage, ou l’autrice reprend-elle possession d’une parole que l’actrice venait de conquérir ?
La question n’est pas rhétorique. Dans un moment du spectacle, l’actrice résiste à la metteuse en scène, refuse d’être un simple instrument, revendique sa place de créatrice. Le conflit, sobrement écrit, expose une tension fondamentale du théâtre : qui possède la parole dès qu’elle entre sur scène ?

Coupes budgétaires
Mais il y a un moment, dans cette traversée intime, où le politique fait irruption avec une performativité qui surprend. Au cœur du spectacle Alexandra Badea en figure parodique de Jame Bond Girl balance des projectiles orange sur une séquence d’archive vidéo qui projette les coupes budgétaires, jusqu’à former une ritournelle lancinante. On y entend la présidente du conseil régional des Pays de la Loire, qui a fait fortune dans l’immobilier, Christelle Morançais, une admiratrice déclarée d’Elon Musk qu’elle qualifie de « génie » sur le réseau social X.
La force de cette séquence tient à sa forme. Ce n’est pas un discours militant, ni une tribune politique. C’est une litanie, presque une incantation, qui répète les mêmes refus avec une régularité mécanique. La Présidente du Parlement, dont on n’entend que la voix – ou plutôt la non-réponse – devient une figure de l’indifférence institutionnelle, une machine à rejeter les demandes. Les mots « rejetée », « crédits », « institutions », « démocratie » s’entrechoquent jusqu’à former une musique obsessionnelle [1].
Le procédé n’est pas sans risque. Il frôle la démonstration, le commentaire d’actualité qui aurait pu rester en marge du récit. Mais Alexandra Badea, en intégrant cette séquence à la parole de la prisonnière, établit un lien organique entre l’enfermement carcéral et l’asphyxie culturelle. L’une et l’autre procèdent d’une même logique : la réduction des êtres à des variables économiques, l’élimination de ce qui ne peut être quantifié, mesuré, rentabilisé.
La prisonnière, dans le texte, évoque « la machine » qu’elle a tenté d’arrêter dans l’usine, ce système qui impose rapidité, efficacité et compétition. Les coupes budgétaires sont une autre face de cette machine : elles broient les corps fragiles, lents ou dissidents, mais aussi les institutions qui pourraient les accueillir, les former, les faire exister.

L’émotion comme résistance
Pourtant, le spectacle convainc davantage par ses fragilités que par ses démonstrations. Dans ses meilleurs moments, Droit de visite est une traversée des silences, un journal en images projetées de ce que fut l’enfance de l’autrice sous la dictature de Ceaucescu en Roumanie. Sans oublier une plongée dans les archives intimes d’une famille marquée par l’abandon. La prisonnière remonte vers sa grand-mère, qui lui a donné l’amour premier ; vers sa mère, tenue à distance ; vers une chaîne de femmes sacrifiées par des hommes qui ont joué aux cartes leur existence.
Le récit de l’arrière-grand-mère, couturière ruinée par un mari joueur qui s’est laissé mourir de chagrin, est d’une beauté déchirante. La petite fille de 12 ans, témoin du déchirement de ses parents, porte ce poids toute sa vie. « Toute ma vie j’ai fait tout ce que j’ai pu pour ne pas mourir un jour à cause d’un homme », dit la prisonnière. Cette phrase, simple, dit l’essentiel : la transmission des violences, l’héritage des blessures, et l’effort constant pour briser la chaîne.
C’est là que la pièce trouve sa véritable force : dans cette articulation entre l’intime et le politique, entre l’histoire d’une famille et l’histoire d’un monde qui écrase les faibles. Alexandra Badea, fidèle à son parcours, ne sépare jamais les rapports de pouvoir des gestes amoureux. Les blessures familiales modèlent la manière de lutter contre le monde, et inversement. Le champ de coquelicots où la petite fille court, le sourire de la grand-mère, la neige recouvrant les objets d’un appartement brûlé, la tête tranchée par un motard – ces images mentales, projetées ou simplement évoquées, donnent une forme sensible à une lutte intérieure qui ne peut se dire directement.

Liberté fragile
La dernière visite est aussi la dernière rupture. La prisonnière ne veut plus être sauvée. Elle ne veut plus être « la femme de quelqu’un » ni même « la femme de personne » ; elle se dit « la femme d’elle-même ». La formule a le mérite d’être claire : l’émancipation est d’abord une conquête de soi, une désinstallation des programmes imposés par l’extérieur.
Le visiteur peut partir. Elle n’a plus besoin de son regard, de son silence, de sa présence. Elle a appris à marcher seule, « et ce pas fragile suffit à ouvrir la porte ». Derrière les murs, une voix a conquis son propre rythme. Le spectacle, parfois démonstratif, parfois trop explicite, laisse pourtant une impression durable : celle d’une parole qui ne cherche pas à être juste, mais à être vraie.
Parole intérieure
Sur le plateau, la musique de Rémi Billardon enveloppe les mots, les prolonge, les déplace. Les projections vidéo de Jonathan Michel donnent un corps flottant à ce qui ne peut se dire directement. Les lumières d’Antoine Seigneur-Guérrini organisent les passages entre l’avant-scène exposée et la chambre mentale. L’ensemble crée un espace sensible où la pensée naît du corps autant que du raisonnement.
Droit de visite est une œuvre de la maturité, où Alexandra Badea pousse plus loin son exploration des liens entre l’intime et le politique, entre la parole intérieure et la violence des institutions. Elle interroge sa propre place comme autrice, comme metteuse en scène, comme femme qui écrit à travers d’autres pour dire ce qui, peut-être, ne peut se dire que de biais.
Au terme du parcours, la détenue n’est ni acquittée ni réconciliée avec tout. Elle a simplement déplacé le centre de gravité de sa vie. Elle ne demande plus à être suivie, sauvée ou comprise. Elle apprend à marcher seule. Et c’est peut-être la seule forme de liberté que le théâtre puisse nous offrir : celle de déposer les armes de la domination pour apprendre à danser avec ses propres contradictions.
Infos pratiques :
Droit de visite, d’Alexandra Badea, au Théâtre 11 • Avignon, Festival Off, jusqu’au 23 juillet.
Mise en scène : Alexandra Badea
Avec Madalina Constantin (en alternance avec Sophie Verbeeck), Alexandra Badea et Rémi Billardon.
Photos : © Cosmin Florea
[1] Au conseil régional des Pays de la Loire, les financements publics s’effondrent sous les coups d’une austérité qui ne dit pas son nom. Le montant de la baisse de subvention pour 2025 (82 millions d’euros de réductions, dont 4,7 pour la commission culture, le sport et la vie associative soit moins 62 % sur le fonctionnement de la culture) est votée le 20 décembre 2024. En Loire-Atlantique, ces coupes régionales s’ajoutent aux baisses de 20 % des subventions pour la culture du département PS. Voir.
