Du début à la fin : Non mais, tu t’crois où ??

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Elias Abderraziq vous invite dans la cour de récréation. Il vous propose de plonger dans le patois suisse romand. Sa mission ? Inclure une série de mots imposés par le hasard, tirés des parlés de Romandie. Saurez-vous tous les identifier ? Bonne lecture !

* * *

Non mais, tu t’crois où ??

Au Gymnase de Montbenon, un 14 février 1984. Claudette, Benoît, Annabelle et Maurice se trouvent sous le marronnier le plus éloigné du préau. La rècrè vient à peine de commencer.

  • Tieu ! j’ai paumé mon imperdable, lance Claudette.

Benoît, alerté, réagit au quart de tour :

  • Tu l’as pas mise dans ton étui t’t’à l’heure ? suggère-t-il.
  • Qu’est-ce j’en sais, t’occupes toi ! assène Claudette à son fidèle Saint-Bernard.
  • Tu l’as pas crochée sur ta veste ? poursuit-il, malgré l’inspection déjà infructueuse.

Claudette se tortille, tournicote, en vain.

  • T’es sûre qu’elle est pas tombée par terre ? continue Benoît, qui croit tenir une piste.
  • Rhooo, mais quelle batoille çui-là ! érupte Claudette
  • Tieu, faut pas s’quinter Cloclo, répond Benoît avec toute la fermeté qu’il peut.

Claudette pète une durite. Annabelle, de son côté, savoure chaque miette de ce spectacle, tout en veillant à n’en perdre aucune de son taillé aux greubons, qu’elle déballe avec caution de son emballage de papier journal. Déjà, tu ne m’appelles pas Cloclo ! Maurice, en bon rapace qu’il est, a les oreilles qui frétillent au crépitement de la croustillante collation ; ses yeux vont de traviole, vers le taillé. Mais si elle est là ! Claudette bouillonne de gêne et de colère contre Benoît, qui lui palpe sa veste avec véhémence. Annabelle ne peut s’empêcher de rire.

  • Ils sont terribles ces deux-là, mâche-t-elle avec un rire gras.
  • Annabelle ? d’une voix d’une douceur extraordinaire, surtout venant de Maurice.
  • Non, répond Annabelle au tac, pressentant le prédateur.
  • Alléeu, juste une morce ! supplie Maurice.
  • Non, répète Annabelle, plus fermement.
  • Tu t’es pas assise sur ton imperdable, t’t à l’heure ? Attends, je vérifie, dit Benoît juste à côté.

                                            Éclair

                                                  Claque

                                               Croc

                                                      Ciclée

                                               Claque

                                          Cris

                          Non mais tu t’crois où ??

Monsieur Monachon, alerté par les gueulées conjointes de Claudette et Annabelle, s’empresse vers le quatuor. Benoît et Maurice ont le côté gauche du visage tout rouge.

  • Non mais, c’est quoi c’cirque ?

Les quatre gymnasiens déballent tout, en même temps : Mais M’sieur C’est lui Mais M’sieur C’est elle Mais M’sieur Ensuite il a Mais M’sieur Mon taillé au greubon Mon imperdable C’est lui Et pis Ils l’ont cherchée Ces bobards Mais M’sieur « Suffit ! » gueule Monsieur Monachon, qui sentait sa tête exploser mais avait tout de même précisément tout saisi. Truc de prof. Il fixe Benoît et Maurice. Truc de prof.

  • Mais M’sieur, entonnent Benoît et Maurice, ne sachant pas trop quoi dire d’autre.
  • R’tournez vers les autres devant la porte, la rècrè est bientôt finie, j’irai voir Madame Pache pour lui en toucher deux mots.

Benoît et Maurice déguerpissent, on entend résonner « topiot » par-ci par-là du préau, puis « têtes à claques », une explosion de rires gronde dans l’air. Monsieur Monachon se tourne vers Claudette et Annabelle, prend une profonde inspiration, puis après quelques secondes de silence, expulse une longue nappe d’air sereine de ses larges narines.

  • Vous avez bien fait, faut pas vous laisser faire, il a dit.

Annabelle, les yeux levés vers Monsieur Monachon, se sent baignée d’une glorieuse lumière de justice dorée. Comme illuminée par l’éclat de son histoire, son regard porte au loin, vers le temps où l’honneur, la félicité et l’usage légitime de la force faisant tourner rond le monde. Ah, c’était la belle époque. Elle détend sa nuque raidie par le passage des années, tend ses mains ridées en serrant le poing et dit à Mauricette, sa petite-fille :

  • Tu vois ? Si Kevin t’embête encore, tu lui en colles une et tu lui dis « Non mais tu t’crois où ??»

Elias Abderraziq

Photo : © sweetlouise

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