En quête du Réel et de la Vérité

Dans le hall du Théâtre de St-Gervais, deux cyclistes font irruption : Oscar Gomez Mata et Juan Loriente, s’engagent dans un dialogue bilingue, français-anglais. Les comédiens représentent l’essentiel, le temps et l’amour. Histoires vraies ou fausses, discussions et questionnements sur des théories, dont le thème est la face cachée des choses, deux poètes, deux amis sur scène. Makers est inspirée du roman de Borges, El Hacedor (le fabricant).

La scénographie est en mouvance, comme l’est le monde actuel, à chaque étape son espace, son contexte, le public est guidé du premier hall au second, puis sur la scène pour venir s’asseoir dans les gradins. Juan Loriente est très enthousiaste, les deux comédiens s’amusent, dialoguent, interpellent le public. Makers est une pièce où le rire est de mise, mais comment entrevoir un rictus sous un masque ?

Le metteur en scène rassemble son public en cercle autour d’un tapis, qui représente une forme géométrique, comportant huit pointes et un labyrinthe en son centre. Il la décrit comme étant une métaphore des huit phases de la vie, de la naissance à la mort et l’au-delà. Il n’existe pas d’échappatoire dans cette forme. Juan Loriente s’exprime en espagnol et Oscar Gomez Mata traduit les théories de son compère en français. Comme décor, des toiles de couleur pastel et devant elles, des supports à habits recouverts de couvertures et de tissus plastifiés. Plus tard, ces tissus représenteront des êtres humains, des silhouettes couchées sur le sol.

Tout au long du déroulement de cette pièce, une succession de thèmes sont abordés, des discussions, et des explications sont données, en trois langues, l’anglais s’ajoutant aux deux précédentes. Il sera question de l’origine des choses, « car il faut bien commencer par quelque chose », le chaos, la peur, les choix que l’on fait en acquérant des chaussures, les sensations qu’elles nous procurent, la confiance et le hasard sont également des sujets de réflexion. Les comédiens évoquent le suicide de Borges par amour, font allusion aux élections actuelles du Conseil d’État, citent Marguerite Duras : « détruire pour mieux reconstruire », les mots ignorance et obscurité sont utilisés. Et finalement, une chaise, a-t-elle une âme ? Oscar Gomez Mata souhaite être dans la lumière car la lumière représente la réalité, et ici, les comédiens sont en quête du réel et de la vérité.

Le texte semble déconstruit, on peine à suivre, les thèmes variés s’enchaînent. On rentre dans un contexte politique, puis littéraire pour ensuite arriver sur un questionnement métaphysique comme les chaises et leur âme. Quel est le lien entre ces sujets de réflexion ? Les mots prononcés les relient-ils les uns aux autres, comme ignorance ou obscurité ? Sujets effleurés, une profusion d’idées qui se suivent, un rythme soutenu. L’auteur pourrait nous laisser ingérer, ressentir. S’ensuit une description des émotions ressenties par Juan Loriente lors d’une visite dans une galerie en Italie où il découvre le portrait de Saint-Anne de dos en partie dévêtue, sensualité, drame d’amour. Par le biais de cette narration, il explique que tout ce qui se voit n’est pas réel, car comme sur cette toile, les yeux de la Sainte sont cachés, représentant la face cachée de la vie. Intermède musical, les acteurs dansent et nous disent que la lumière et le temps sont intimement liés. Comme la philosophe Maria Zambrano l’évoque, dans le rêve, le temps est absolu, on y vit autre chose car le présent, le passé et l’avenir se mélangent. Tout ceci est-il une métaphore de la masse d’informations diffusées au quotidien par les médias et les réseaux sociaux ? Ces faiseurs de lumière, de temps et d’amour  nous suggèrent de faire le jour sur une réalité obscure. Ces deux comédiens sont habités par leur rôle, on les sent investis, sincères dans leur quête du Vrai.

La théorie de la pensée est évoquée. Sauvons le monde ! Selon l’auteur, nous sommes confrontés à une attitude politique, qui nous pousse à aller chercher ce qui n’est pas visible. Cette pièce fait appel au raisonnement de chacun. L’humour nous permet de prendre de la hauteur sur les choses alors qu’au fond, les comédiens nous suggèrent d’analyser, de faire appel à un sens critique, de gratter les couches supérieures de la matière qui nous est donnée, ce que l’on voit et ce que l’on entend.

Et à l’auteur de clore par une question adressée au public : « As-tu déjà fait la lumière ? »

Valérie Drechsler

Infos pratiques :

Makers, basé sur des textes d’Augustin Fernandez Mallo, Rodrigo Garcia et Oscar Gomez Mata, initialement prévu du 18 au 28 mars au Théâtre St-Gervais, et reporté au mois de novembre 2021.

Mise en scène : Oscar Gomez Mata

Avec  Oscar Gomez Mata et Juan Loriente

Photos : © Christian Lutz

Valérie Drechsler

Le cœur et l’esprit de Valérie vibrent au rythme des découvertes de créations artistiques ; théâtre, danse, musique, cinéma, beaux-arts. Née dans le monde culturel, elle a étudié les arts, y travaille et cultive cette richesse qui sans cesse appelle à être renouvelée.

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