Être malléable face aux ruptures

« Nous avons besoin d’être plusieurs individus différents, pour nous délasser de l’un en retrouvant l’autre, comme dans les scènes de vieilles séries américaines où le père cesse d’être un cadre moyen lorsqu’il passe le seuil de la maison. Il défait sa cravate […] comme s’il s’agissait d’une laisse ou d’une corde et se sert un whisky bien tassé. » (p. 79)

Claire Marin propose, dans son ouvrage Rupture(s), publié en 2019 aux Éditions de l’Observatoire, un inventaire des situations les plus diverses lors desquelles nous serions amené·e·s à dire que… ça y est ! J’ai rompu avec elle, lui, toi, moi-même. La philosophe ne sera ni la première ni la dernière à se pencher sur ce mot qui ne nous quitte, pour ainsi dire, que rarement. Les ruptures viennent et reviennent, elles font partie du quotidien. La démarche de l’auteure ne relève pas pour autant du déjà-vu : dans un souci de clarté, elle organise sa réflexion en onze chapitres, comme onze perspectives différentes de la rupture. Chacun d’eux est l’étude d’une rupture trouvée chez un ou une auteur.e d’un ouvrage littéraire : identitaire lorsque l’on se disperse chez Pontalis, amoureuse avec un aller/retour qui se révélera vain chez Butor, professionnelle, après la naissance, la mort. Cette recherche littéraire couplée à un éclairage philosophique est réussie. N’attendez toutefois pas à trouver une réponse à « Que faire après une rupture ? ». L’ouvrage n’est pas un mode d’emploi, il fonctionnerait davantage comme un phare en mer agitée.

« Ce qui [] contenait [] oppresse, ce qui [] embrassait [] enserre. Le sujet souffre de cette identité mal ajustée […] Changer devient nécessaire. Il faut que cet écart intérieur, cette modification intime se donne à voir, par souci de vérité […], elle doit se manifester au monde. » (pp. 25-26)

Ouvrir les rideaux

Claire Marin n’est ni coach, ni juge au pouce levé ou baissé. Elle n’apporte pas les bonnes réactions face aux ruptures sur un plateau magique. Elle évoque plutôt les différentes manifestations des ruptures, propose de nouvelles perceptions afin que les lecteur·rice·s puissent plutôt reconnaître (peut-être) l’état de rupture et l’accueillir, peut-être, plus facilement. Les différents types de rupture sont, après tout, universels et en cela, comme le suggère l’auteure, prévisibles. On se sent, à la lecture, appartenir à différentes communautés et c’est en cela que l’auteure conquiert. Puisque la rupture gagne toutes les vies, pourquoi ne pas en parler ? Claire Martin dessangle alors le gros et lourd nuage gris que le mot tire et porte avec lui.

Elle nous rappelle dès le début de son étude que le terme désigne aussi les « bifurcations » hors des lignes droites, des « accrocs au contrat » (p. 13), des dérives. Les ruptures indiquent des nouvelles voies à côté des anciennes, des autres façons d’être.

Une rupture, comme elle le souligne toutefois, n’est pas l’envol vers une réalité complètement différente ; les traces du monde ancien ne partiront pas. L’individu qui rompt « croit pouvoir dessiner l’ombre où il perçoit sa silhouette propre et veut se débarrasser de ce flou indécis, des présences qui l’encombrent, des liens qui l’empêchent d’être vraiment lui-même. » (p. 9)

Lors d’une rupture, il est vrai, on change les formes, mais les fondations restent. L’auteure souligne en effet, sans pour autant donner une opinion distincte sur la question, que les ruptures ne peuvent être associées uniquement à l’idée d’une liberté retrouvée après une existence confortable et / ou baignée de flou. En cela, elle va à l’encontre d’une certaine mode ou banalisation de la rupture :

« Dans cette dialectique positive où la rupture nous révèle à nous-même, il y a peut-être une illusion fondamentale. On suppose en effet qu’il existe quelque chose comme un « soi », une identité vraie, celle de l’accomplissement, celle dans laquelle le sujet se réalise […]. L’idée de la rupture révélatrice présuppose l’existence d’une esquisse d’être, d’une essence à actualiser » (p. 15-16)

Aussi la croyance de devoir / pouvoir tout recommencer à zéro s’amenuise-t-elle et laisse émerger l’idée d’un individu en continuelle mutation, encouragé à reconnaitre les différentes forces, les différents rêves qui l’animent. Les ruptures auraient plutôt l’effet d’une loupe sur sa propre existence. Prêter attention à notre état pour mieux rebondir en somme ! On aurait apprécié ici un échange de point de vue concernant celles et ceux qui endurent les ruptures.

Les modifications profondes : état des lieux

La philosophe semble observer les ruptures avec un certain détachement au fil de l’ouvrage. Elle construit ses réflexions en interprétant différents passages d’œuvres littéraires, à la volée : La modification de Michel Butor, Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters. Dans ces analyses, elle débusque les symptômes des ruptures, analyse, propose un nouvel éclairage et l’effet en est rassénérant. Sûrement parce que l’on reconnaît des phases que tout·e un·e chacun·e traverse… ou est-ce peut-être parce qu’elle arrive à mettre des mots sur les grandes ombres qui nous pénètrent lors des ruptures ? Parmi ces exemples proposés par l’auteure, lequel vous conviendra le mieux ?

Soit la rupture identitaire : « Il arrive qu’un évènement d’une grande puissance psychique nous rende incapable de rester le même, par la métamorphose qu’il engendre en nous […]. Je suis si profondément si désaxé qu’il ne m’est plus possible de rester fidèle à celui que j’étais. Changer devient nécessaire. » (p. 25)

Soit la rupture passionnelle : « N’est-on pas parfois tenté de rompre pour être délivré de la fatigue d’être soi ? […] N’est-ce pas pour échapper à une identité décevante et pourtant profondément mienne que je fuis l’ancien amour comme s’il était responsable de cet appauvrissement de mon être ? » (p. 32-33)

Soit la rupture d’une transition de la femme à la mère : « Dès la grossesse, la femme est chargée de responsabilités vitales. C’est à elle de porter l’enfant et de le mettre au monde dans les meilleures conditions possibles. Sa douleur, son inconfort, ses inquiétudes, sa souffrance, sa tristesse passent au second plan. […] Dans cette proximité avec une mort symbolique, un sacrifice de soi, la femme subit une […] extraction du corps de l’enfant qui devient étranger. » (p. 101)

Soit la rupture avec son entourage : « Parfois le lien familial fait de moi un “otage“, me privant d’une vie psychique propre. Il est alors nécessaire de se séparer pour naître à soi ». (p. 115)

Et enfin celle vécue avec soi-même, après le deuil : « Cette question de la sexualité après la catastrophe n’est pas un sujet habituel. À l’ancien malade, au père endeuillé, on ne parle pas de ces thèmes tabous. Pourtant, ce désir déchainé est l’un des symptômes forts d’une modification intime profonde. » (p. 138)

Dans le langage des ruptures, peu de mots invitent à la légèreté, ainsi l’on tombe malade, amoureux, enceinte, dans la dépression… Claire Marin parle de « la violence du devenir-autre » (p. 27) et l’on pourrait craindre que son ouvrage nous abatte. C’est tout le contraire ! Grâce au détour par les œuvres littéraires, le livre se veut plus scientifique que plombant. Il invite au contraire à dialoguer autour des ruptures, à les extirper hors des silences et des hontes qui s’y accrochent trop longtemps (peut-être ?). Comme le relève l’auteure, nous « nous interdisons de penser la menace, le risque inhérent à nos vies. […]. Les ruptures […] nous ramènent à notre vulnérabilité et notre impuissance ». (p. 149). Les ruptures nous incitent à rester flexibles et en état d’alerte – l’éternelle jeunesse en somme !

Laure-Elie Hoegen

Références :

Claire Marin, Rupture(s), Editions de l’Observatoire/Humensis, Paris 2019, 151 p.

Photo : © www.vamotorsport.eu, Laure-Elie Hoegen

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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