Femmes, violence et littérature : trois ouvrages nécessaires

Aujourd’hui, j’aimerais parler de femmes, de violence et de littérature. Mais surtout de trois livres que j’estime nécessaires : La littérature à l’heure de #metoo, Le Consentement et La Servante écarlate.

Le premier est un essai de théorie littéraire, rédigé par Hélène Merlin-Kajman (professeure en littéraire française à l’Université Paris III). Il a été publié en 2020 aux éditions Ithaque, dans la collection « Theoria Icognita » – une collection qui propose une exploration engagée et concrète de la littérature. Le deuxième est un roman de témoignage qui fait grand bruit depuis janvier 2020, puisque l’autrice et éditrice Vanessa Springora (nommée « V. » dans le récit) y relate la relation intime qu’elle a entretenue au milieu des années 1970 avec Gabriel Matzneff (sobrement appelé « G. »), romancier alors adulé. Il avait 49 ans ; elle, 14. Le dernier relève de la fiction dystopique, quoique de nombreux éléments d’intrigue s’appuient sur des faits historiquement avérés. Publié en 1985 par la romancière canadienne Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale (titre original) a été traduit en français deux ans plus tard. Roman-étendard de la lutte des droits des femmes, série télévisée saluée par la critique, il est aujourd’hui proposé chez Robert Laffont dans une nouvelle traduction française. Pourquoi réunir ces trois ouvrages ? Parce qu’ils mettent au cœur de leurs réflexions le rapport entre les genres et les sexes. Parce qu’ils offrent, chacun à leur manière, un regard sur le rôle des femmes (quelles qu’elles soient) au sein de nos sociétés contemporaines. Que ce rôle soit donné, imposé, pris, abandonné, revendiqué – et j’en passe.

Ici, permettez-moi de poser mon trigger warning personnel : cet article n’a pas pour vocation de présenter une réflexion académique rigoureuse ou de se positionner dans le débat sur ces questions. Il s’agira simplement de poser quelques éléments subjectifs pour, je l’espère, vous donner envie de découvrir à votre tour ces livres et leurs autrices.

À l’heure de #metoo : la littérature en danger ?

« La littérature se tient-elle au-delà du bien et du mal ? La modernité le programme depuis les procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal. Aujourd’hui, ce droit à la transgression est remis en question au nom de nouvelles valeurs : respect des sensibilités, militantisme culturel, assignation de toute fiction à une expérience vécue. L’effet du mouvement #MeToo sur la manière dont on lit les œuvres est à cet égard exemplaire. » (La littérature à l’heure de #metoo, quatrième de couverture)

Enfonçons une porte ouverte : le mouvement #metoo a ouvert les vannes des non-dits, bouleversé notre manière de voir et de vivre le monde. De le lire. Ce constat, c’est celui que dresse Hélène Merlin-Kajman. À la naissance de son essai, une question : « La littérature se tient-elle au-delà du bien et du mal ? » Autrement dit : sous couvert de littérature (et donc, de fiction) peut-on tout écrire ? Plus encore : peut-on tout lire ? Si oui, de quelle·s manière·s ? Ces questions, qui peuvent peut-être paraître simples, sont en réalité extrêmement alambiquées et polarisantes – en témoignent certains débats houleux sur les réseaux sociaux… Ce qui pousse Hélène Merlin-Kajman à les considérer comme des enjeux fondamentaux pour la critique littéraire d’aujourd’hui et celle de demain), c’est un épisode qui aurait pu rester anecdotique et qui prend comme point de départ un poème d’André Chénier (1762-1794) : « L’Oaristys ». Sur fond de rappel mythologique, cette pastorale très XVIIIe siècle met en scène le berger Daphnis et la bergère Naïs. Le premier veut séduire la seconde, qui refuse mais finit par se laisser entraîner dans les buissons pour conter fleurette. Or, en novembre 2017, une lettre rédigée par un collectif d’agrégatif·ve·s[1] est rendue publique sur un blog féministe de l’École normale supérieure de Lyon, « Les Salopettes[2] ». Cette lettre demande aux jurys de l’agrégation de trancher sur l’interprétation à donner au poème de Chénier : pour les signataires, « L’Oaristys » décrit en effet une scène de viol dont Naïs est victime (et Daphnis coupable). Doit-on, dès lors, en parler en classe ? Et comment ? C’est à cette volonté de légiférer sur l’interprétation d’un texte que réagit Hélène Merlin-Kajman. Je n’ouvrirai pas ici le débat : y a-t-il eu viol ou non [3] ? Je ne me prononcerai pas non plus sur la manière dont le militantisme peut / doit / ne peut pas / ne doit pas / pourrait / devrait se coupler à une activité scientifique ou critiquecancel culture dont certain·e·s diront que Chénier est la victime… pas plus que je ne prendrai le parti inverse, pour dénoncer les œillères des gens qui ne veulent pas que le monde change.

L’intérêt me semble ailleurs.

Si la position d’Hélène Merlin-Kajman m’a semblée salutaire et convaincante, c’est qu’elle permet le dialogue entre camps opposés. Partant de « l’affaire Chénier », elle en déplie d’abord la chronologie précise. Elle questionne, ensuite, les différentes manières dont il est possible lire le poème de Chénier : peut-on évacuer le genre de la pastorale, avec ses codes formels et son ancrage historique ? Comment interpréter le « non » répété de Naïs – dans un contexte contemporain (XXIe siècle) et dans un contexte d’époque (XVIIIe siècle) ? Hélène Merlin-Kajman ne cache rien des rebondissements polémiques de « l’affaire[4] », des problèmes de méthode que chaque lecture comporte, de la richesse potentielle que permet le déploiement de plusieurs interprétations critiques complémentaires (au détriment d’une seule). Elle détaille avec précision sa propre position et celle, opposée, des agrégatif·ve·s. Qu’apporte l’étiquette viol au poème ? Pas grand-chose, répond la chercheuse, car cette étiquette ferme des portes interprétatives en considérant le texte comme une preuve à charge – non comme une intrication complexe de couches multiples.

Du poème au témoignage : la littérature prédatrice ?

Après avoir consacré la première partie de son essai à Chénier, Hélène Merlin-Kajman élargit son champ de réflexion. Si elle aborde en conclusion la pratique du trigger warning – qui consiste à avertir son auditoire d’un contenu à caractère potentiellement traumatique (car violent, sexiste, raciste, discriminatoire) afin de lui donner la possibilité de s’y préparer ou de ne pas y assister –, Hélène Merlin-Kajman articule surtout sa réflexion autour du roman-témoignage de Vanessa Springora, Le Consentement. C’est de ce dernier dont j’aimerais parler à présent.

« Les contes pour enfants sont source de sagesse. Sinon pour quelle raison traverseraient-ils les époques ? Cendrillon s’efforcera de quitter le bal avant minuit ; le Petit Chaperon rouge se méfiera du loup et de sa voix enjôleuse ; la Belle au bois dormant se gardera d’approcher son doigt de ce fuseau à l’attrait irrésistible ; Blanche-Neige se tiendra éloignée des chasseurs et sous aucun prétexte ne mordra la pomme, si rouge, si appétissante, que le destin lui tend… Autant d’avertissements que toute jeune personne ferait bien de suivre à la lettre. » (Le Consentement, p. 9)

Dès les premières lignes, le témoignage de Vanessa Springora a tout d’un conte de fées – c’est, d’ailleurs, un des intertextes dont se sert abondamment l’autrice, ce qui donne un style à la fois intemporel, familier et poétique à sa prose. Mais c’est un conte de fées dont on perçoit immédiatement le caractère tordu, les zones d’ombre qui vont engloutir l’héroïne. Car quand V. rencontre G., elle tombe dans la tanière de l’ogre. Subjuguée par l’aura de l’auteur, V. se laisse séduire, se laisse aimer – se laisse posséder. Elle dont le père est parti, dont la mère accepte les frasques,nperd peu à peu pied avec la réalité. De l’amour fou à la routine sexuelle, des premiers émois à la jalousie, de la tendresse des débuts à la manipulation des derniers moments, Vanessa Springora ne nous épargne rien de ce qu’elle a vécu à 14 ans, rien de ce qu’elle a vécu les années d’après, quand il a fallu apprendre à exister avec le poids de ce traumatisme. Ce que Le Consentement raconte, c’est une relation à laquelle V. ne pouvait consentir en raison de son âge et de sa vulnérabilité. C’est, plus encore, un témoignage qui met au centre de son propos la littérature, dans ses aspects les plus sombres. Car en devenant l’amante de G., la jeune V. devient partie intégrante de son œuvre, puisque l’écrivain s’est sert de sa vie personnelle comme matériau pour modeler ses textes – sans que la critique de l’époque, soit dit en passant, ne trouve à y redire lorsqu’il expose ses frasques avec de très très jeunes filles… En plus d’être dépossédée d’elle-même sur le plan physique et sentimental, V. se retrouve donc dépossédée de son identité sur le plan fictionnel : elle devient, toute entière, un être de papier que le lectorat de Matzneff sera à même de s’approprier en lisant le grand écrivain. En transformant Vanessa Springora en personnage de fiction, Gabriel Matneff l’a ainsi privée de sa réalité.

« Le Consentement est en fait moins un livre sur l’abus sexuel qu’un livre sur l’abus de littérature – ou de ce que Matzneff en faisait. C’est, plus exactement, un livre qui se bat avec le halo littéraire qui fond des personnes réelles dans des personnages, selon une équation aux fondements culturels puissants. […] Ce que suggère Le Consentement, c’est que la littérature peut devenir prédatrice, d’où l’horreur longtemps ressentie à son égard par Springora, confie-t-elle dès le “Prologue”. » (La littérature à l’heure de #metoo, p. 98-99)

La dystopie comme alarme : la littérature interdite ?

« Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, que personne ne prononce aujourd’hui, parce que c’est défendu. Je me raconte que ça n’a pas d’importance, qu’un nom, c’est pareil qu’un numéro de téléphone, il n’y a que les autres qui le prononcent ; mais j’ai tort, c’est important. Je garde ce nom que je connais, comme quelque chose de caché, un trésor que je reviendrai déterrer un jour. Pour moi, ce nom est enterré. Il a une aura d’amulette, un charme qui survit à un passé incroyablement lointain. La nuit, lorsque je suis allongée dans mon petit lit, les yeux fermés, mon nom flotte derrière mes yeux, pas tout à fait à ma portée, il brille dans le noir. » (La Servante écarlate, p. 164).

S’il existe un lien effectif entre la réflexion d’Hélène Merlin-Kajman et le témoignage de Vanessa Springora, La Servante écarlate ne tisse quant à lui aucun lien avec ces deux ouvrages – et pourtant. Dans sa dystopie, Margaret Atwood met en scène la République de Galaad, une théocratie basée sur le clivage entre les sexes et les genres. À la suite d’un déclin mondial de la natalité, des intégristes religieux ont fait main basse sur une partie des États-Unis, instaurant de nouvelles règles. Désormais, les femmes sont réparties en castes : les Épouses (femmes des dignitaires du régime, les Commandants), les Marthe (s’occupant des tâches ménagères ingrates) et les Tantes, lesquelles sont chargées d’endoctriner la dernière catégorie – les Servantes, vêtues de rouge et dépossédées de leur identité. Seules réputées fertiles, les Servantes sont considérées comme « ressources nationales ». À ce titre, elles ne peuvent disposer de leur propre corps. Mises à disposition des Commandants, elles doivent supplanter à l’infertilité des Épouses au cours d’une Cérémonie mensuelle qui, dans le meilleur des cas, se soldera par une grossesse et un accouchement… Sous la plume de Margaret Atwood, c’est une Servante, Defred (ou « Offred », en version originale), qui raconte sa propre histoire. Entre réminiscences du passé, projections hypothétiques et événements présents réellement vécus, Defred dresse le portrait de la société au sein de laquelle elle évolue : l’endoctrinement des Servantes au Centre Rouge, la surveillance constante par l’Œil, les exécutions des dissident·e·s et déviant·e·s, les tentatives d’évasion, la transformation urbaine, les interdits qui frappent les femmes (lesquelles ne peuvent, par exemple, ni lire ni écrire). Margaret Atwood n’invente rien : les événements qu’elle décrit, bien que se déroulant dans un environnement fictif, ont eu lieu, à un moment ou à un autre de l’histoire – on pense, évidemment, aux dictatures du XXe siècle et, de manière anachronique, à ce qui se déroule aujourd’hui en Afghanistan.

« J’ai commencé ce roman à Berlin-Ouest, en 1984 – oui, George Orwell se tenait derrière moi –, sur une machine à écrire allemande que j’avais louée. Le Mur était tout autour de nous. De l’autre côté, il y avait Berlin-Est, et aussi la Tchécoslovaquie et la Pologne, que j’ai visités à l’époque. Je me souviens de ce que me disaient les gens, et de ce qu’ils ne me disaient pas. Je me souviens des pauses significatives. Je me souviens de mon sentiment de devoir moi-même faire attention à ce que je disais, de peur de mettre quelqu’un en danger par inadvertance. Tout cela s’est retrouvé dans mon livre. » (« Histoire dans le monde », discours de Margaret Atwood, La Servante écarlate, p. 21)

La narration de Defred a ceci d’intéressant qu’elle montre de l’intérieur ce que vit une femme forcée de survivre dans une théocratie totalitaire. Si elle ne cache rien des violences subies, de leur caractère glaçant, ce sont davantage les mécanismes de survie mis en place par l’héroïne qui font réfléchir : Defred expose comment une dictature peut devenir la normalité (par petites touches, petites acceptations) et comment, prisonniers d’un système répressif, les individus n’ont d’autres choix que de composer avec ce nouveau réel s’ils veulent survivre. Dès lors, Defred n’apparaît pas comme une héroïque héroïne ; elle ne se rebelle pas de manière flamboyante, mais cherche avant tout à maintenir une certaine liberté de pensée – dans la mesure du possible. Ses peurs, ses espoirs, ses rêves et ses faiblesses la rendent profondément humaine, de même que son attachement à une certaine forme de poésie (l’observation du monde végétal, par exemple) et l’importance qu’elle accorde à sa propre corporalité. Il y aurait, en réalité, une recherche entière à consacrer à la manière dont le rapport au corps féminin est mis en scène dans La Servante. Comparée à la jeune V. du Consentement, dépossédée de sa vie par la littérature, Defred en vient à exister par la littérature – ou du moins, par une forme de littérature. En effet, la dernière partie du roman, intitulée « Notes historiques sur La Servante écarlate », prend place en 2195, soit bien après les événements du récit principal. L’histoire de Defred est alors présentée comme un témoignage retrouvé et étudié par des chercheur·euse·s qui se penchent sur la République de Galaad. Ainsi Defred continue-t-elle d’exister au sein de la fiction grâce à la littérature, bien que son vrai nom demeure toujours inconnu.

Dès lors, à l’instar de La littérature à l’heure de #metoo et du Consentement, La Servante écarlate alarme sur un danger qui nous guette toutes et tous : notre rapport au réel, notre rapport à autrui, notre rapport à ce qui nous constitue en tant qu’individus et que groupe·s – ce rapport est fragile. Il convient d’en prendre soin et de ne jamais oublier que ce que nous prenons pour des certitudes, des acquis ou même des droits (droit à la liberté de penser, droit à l’avortement, droit au travail, droit de disposer de son corps, etc.), n’est jamais qu’un château de cartes que nous devons protéger et dont nous devons prendre soin.

Sous peine de le voir s’effondrer.

Magali Bossi

Références :

Hélène Merlin-Kajman, La littérature à l’heure de #metoo, Paris, Ithaque, coll. « Theoria incognita », 2020, 168p.

Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, coll. Le Livre de Poche, 2020, 214p.

Margaret Atwood, La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons Poche, 2021, 548p.

Photo : Allociné

[1] Autrement dit, celles et ceux en lice pour passer le concours de l’agrégation, concours national qui, en France, donne le droit d’enseigner au niveau secondaire et supérieur.

[2] Voir https://lessalopettes.wordpress.com/2017/11/03/2540/.

[3] Pour un résumé éclairé et éclairant de la situation et des échanges qu’elle a suscités, voir https://malaises.hypotheses.org/1003. Une partie des textes ayant fait réponse à cette lettre est également disponible sur le site du mouvement Transitions, animé par Hélène Merlin-Kajman : https://www.mouvement-transitions.fr/.

[4] Ce terme, en France, est lourd de sens et n’est pas sans rappeler celle d’un certain capitaine Dreyfus – quoique de manière plus modeste (mais tout aussi polarisée).

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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