Fous de foot à l’Am Stram Gram !

Jusqu’au dimanche 11 octobre, au Théâtre Am Stram Gram, on vous parle d’espoir, de déracinement, de rêve, de terrain herbeux et de ballon rond. Un texte de Sylvain Levey, une mise en scène d’Éric Devanthéry, une création reprise de la saison 2017/2018 : voici Trois minutes de temps additionnel.

Ils sont deux et ils sont meilleurs amis. Il y a Kouam (Miami Themo), l’ailier gauche, et Mafany (Cédric Djedje), l’avant-centre. Quatorze ans au bout des baskets et des étoiles plein les yeux, ils shootent dans un vieux ballon qui s’envole dans la poussière d’un terrain vague, quelque part au bord du fleuve Rio Nunez. Ils sont Guinéens, ils ont la vie devant eux et rêvent de football – les grands clubs, Manchester United. L’Angleterre. Impossible ? Pas si sûr.

Du rêve au réel

Un jour, une femme (appelons-la, comme Kouam et Mafany, « la belle Anglaise » (Valérie Liengme)) prend place en bordure leur terrain, sur le banc des remplaçants – un tronc d’arbre déraciné. Stylo à la main, elle les observe. Elle n’est pas là par hasard : l’Afrique a beaucoup à offrir… pour trois fois rien. Et elle le sait.

Le mari de la belle Anglaise est le directeur sportif du Bradford City Association Football Club, qui joue en troisième division. Ce qu’il recherche ? De jeunes talents prêts à s’embarquer pour la pluvieuse Angleterre, contre un visa et la promesse de vivre de leur passion. Kouam et Mafany n’en croient pas leur chance : après négociations avec leurs parents, les voici dans un avion, direction leur nouveau club ! Hélas, la suite de l’aventure, comme le dit Mafany, n’est pas vraiment heureuse. C’est un choc météorologique, alimentaire, économique et surtout, culturel. Loin de chez eux, les deux amis dépérissent. Leur famille leur manque, les co-équipiers (plus âgés) de l’équipe de Bradford ne leur parlent pas, les entraînements sont rudes et leur santé vacillante… Bientôt, ils se heurtent à un mot qu’ils ne connaissent pas : « hooligans ».

À travers leurs yeux

Ce que propose Trois minutes de temps aditionnel, c’est, le temps d’un match de foot qui nous mène de Guinée en Angleterre, d’interroger ce qu’il reste du colonialisme. Car c’est un fait : après les soleils des indépendances, l’Afrique n’est toujours pas réellement libre. Elle vit une autre domination, moins flagrante, plus pernicieuse – une domination à large composante économique. C’est cette situation larvée, ce pillage policé des ressources (qui, ici, ne sont pas naturelles, mais humaines), que la plume de Sylvain Levey veut explorer, sans moralisation, sans pesanteur. Parce qu’il le fait à travers les yeux de deux gosses, à travers les remarques apparemment anodines (mais lourdes de conséquences) de « la belle Anglaise », l’auteur n’impose pas une vision figée et absolue de la situation. Il n’attaque pas de front ; il pose simplement des questions, en prenant le ballon du problème de biais. Kouam et Mafany ne comprennent pas : en quoi leur couleur de peau est un problème, quand il s’agit de marquer un but ? Pourquoi les supporters poussent-ils des cris de singes quand ils entrent sur le terrain ? Qu’ont-ils fait pour déchaîner la haine des hooligans[1] ? Leur ignorance n’est ni bêtise, ni naïveté. Elle témoigne de la stupéfaction de ceux qui, d’un seul coup, ont perdu leurs repères et se retrouvent jetés dans une partie dont ils ne connaissent pas les codes tordus – injustes.

Énergie et sincérité

Voilà dans quoi nous embarque Sylvain Levey : une partie de foot qui, sous ses dehors anodins et ludiques, cache une réalité qui révolte. Cette partie de foot, Éric Devanthéry lui donne une énergie débordante. Les lumières chaudes éclairent un plateau au décor dépouillé : un long panneau traverse la scène, tableau noir sur lequel les acteurs vont dessiner des supporters, un palmier, un bus ; une rangée de sièges figurent la bordure du stade ; un drapeau anglais apparaît lorsque les deux amis quittent la Guinée… et des ballons, par dizaines, pendent tout à coup du plafond. Sur ce terrain improvisé, dont on définit au fur et à mesure les limites à la craie, Cédric Djedje et Miami Themo explosent d’énergie : ils courent, ils dribblent, ils s’évitent, ils sprintent… ils marquent, enfin ! Le rythme du texte s’ajuste au rythme de leurs pieds qui dansent, agiles, pour emporter le ballon là où ils le veulent. Ils ont la gouaille des adolescents et ça fait rire les gamins qui, assis dans les fauteuils de l’Am Stram Gram, suivent avec des yeux ronds le match en train de se dérouler devant eux. À tour de rôle, Miami Themo et Cédric Djedje quittent les oripeaux de Kouam et Mafany pour endosser ceux de leurs parents – et se laisser convaincre par Valérie Liengme, impeccable dans son costume de « belle Anglaise ». Elle, on ne sait pas si on doit la détester ou l’apprécier : avec son parapluie coloré, son smartphone et son chemisier abricot (ou mangue, Kouam et Mafany sont partagés sur ce point), elle évoque tour à tour la reine d’Angleterre ou Mary Poppins – la cheffe d’un empire colonial implacable ou la gentille bonne fée. Sa candeur affectée, sa suffisance ignorante agace… mais, par petites touches, elle se rapproche de Kouam et Mafany, jusqu’à jouer dans leur destin un rôle essentiel.

Au final, c’est ce qu’il faut retenir de Trois minutes de temps aditionnel : une énergie et une sincérité qui évitent les écueils d’un monde trop manichéen. Rien n’est entièrement mauvais, rien n’est entièrement bon – il n’y a que des nuances, qu’il faut faire sentir sans pesanteur. Aussi légèrement qu’un ballon qui traverse le terrain en volant, avant de se ficher dans un but.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Trois minutes de temps additionnel de Sylvain Levey, du 1er au 11 octobre 2020 au Théâtre Am Stram Gram

Mise en scène : Éric Devanthéry

Avec Cédric Djedje, Valérie Liengme et Miami Themo

https://www.amstramgram.ch/spectacles/trois-minutes-de-temps-additionnel-2/

Photo : © Ariane Catton Balabeau

[1] Le phénomène est tristement réel, comme en témoigne des mesures prises en décembre 2019 : voir https://sport24.lefigaro.fr/football/etranger/angleterre/actualites/la-reponse-du-gouvernement-anglais-aux-comportements-racistes-dans-les-stades-986980.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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