Galpon : Poésie en chambre (en forêt)

Du 28 mai au 5 juin, la scène du Galpon se transforme en forêt. S’y croisent trois danseuses, une Mère Ourse sortie d’un livre de contes – et beaucoup de cartons blancs ! Entre futaie et chambre, imaginaire et espace domestique, Derrière les arbres s’adresse aux petits et aux grands enfants, à celles et ceux qui « transforment le rangement en une épopée »…

Chuuut… ne faites pas de bruit ! Vous voyez ces silhouettes endormies ? Ce sont trois humaines, chacune dans un pyjama de feuillage vert. Adossées contre des troncs de cartons empilés, elles dorment et nous ne devons pas les réveiller. Venez, installons-nous. Vous entendez les oiseaux ? Le bruissement des feuilles, qui s’échappe des haut-parleurs ? Le murmure du vent ? Nous sommes dans une forêt. Et voici qu’apparaît Mère Ourse – comme la nomme un invisible narrateur.

Mère Ourse est la gardienne de la forêt. Souvent, elle accueille des humaines et des humains, qu’elle retrouve derrière les arbres. Elle les guide, les protège. Mais la voici qui se tait et commence à danser, autour des trois endormies. Peu à peu, les humaines vont s’éveiller, découvrir leur nouvel environnement. Passée la peur initiale (une ourse, c’est drôlement grand !), elles vont jouer entre les arbres, s’y poursuivre, s’y amuser. Jusqu’à ce que, soudain, leurs mouvements fassent s’effondrer les troncs. Alors, viendra le temps de la reconstruction et du rangement… sans que l’on ne sache vraiment à quel moment la forêt des rêves se transforme en chambre à coucher – ou l’inverse.

Dans les pas de l’Ourse

Chorégraphiée par Nathalie Tacchella pour quatre danseuses (Marion Baeriswyl, Aïcha El Fishawy, Ambre Pini et Diane Senger), Derrière les arbres ne raconte rien de plus que le parcours, onirique et singulier, de rêveuses devenues les invitées d’une Ourse au grand cœur. Personnage central de ce spectacle monté par la Cie de l’estuaire, Mère Ourse est une marionnette en deux dimensions et à taille humaine, construite en carton. Avec ses bras articulés et ses yeux qui bougent, elle évoque immédiatement l’univers des contes – d’autant plus qu’elle emprunte ses traits colorés aux illustrations souvent enfantines de certains albums jeunesse. Mère Ourse a un museau d’ourse, des pattes avant d’ourse… mais se trouve juchée sur des jambes bel et bien humaines, car elle est manipulée par une danseuse. C’est donc un véritable pas de deux qui se construit, d’abord entre la danseuse-marionnettiste et la marionnette de Mère Ourse, puis entre cette dernière et les trois endormies.

Les humeurs de Mère Ourse s’incarnent tant dans ses mouvements dansés que dans le balancement de ses pupilles ou dans la musique, qui alterne entre une forme de légèreté mélodique et une profondeur presque métallique, plus intérieure. Présence tour à tour rassurante, effrayante ou sculpturale, la marionnette-danseuse agit comme une divinité protectrice, un animal-totem qui guide les humaines. À ce titre, elle rappelle les différents traits de l’ours évoqués par l’historien Michel Pastoureau dans une étude passionnante : L’Ours. Histoire d’un roi déchu (Paris, Le Seuil, 2007). Mère Ourse devient la porte ouverte entre le monde quotidien (l’espace de la chambre à coucher, dans laquelle se sont endormies les danseuses) et le royaume de l’imaginaire (la forêt où elles se retrouvent projetées) ; tout autant, elle incarne le pont entre notre condition d’êtres humains et une animalité cachée, enfouie, que nous n’avons jamais perdue et que la danse, avec sa fluidité libre, révèle. Enfin, elle permet de questionner le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes et avec les autres : lorsque les trois danseuses tournoient et se croisent, singent-elles les mouvements de leurs partenaires… ou cherchent-elles leur propre voie ? Sans doute un peu des deux.

La dérive des glaces

Pourtant, la forêt enchantée de Mère Ourse ne saurait rester inchangée bien longtemps. La voici qui, soudain, s’effondre comme un château de cartes, un parcours de dominos. Bousculés par les danseuses, les troncs vacillent… et s’écroulent, répandant sur la scène des dizaines de boîtes en carton blanc. Est-ce la fin du conte ? Peut-être pas. Sous un éclairage qui se teinte lentement de vert, de rose et de bleu, on se plait à rêver aux aurores boréales. La forêt de Mère Ourse se fait banquise, flanc de montagne. On y voit évoluer des cartons-glaciers, des boîtes-icebergs, que les mouvements au sol des danseuses rassemblent et écartent lentement. Mère Ourse, au loin, demeure imperturbable face à la destruction de son environnement. Fait-elle confiance aux humaines pour le rebâtir, sur des bases différentes ? Quel message final nous livre Derrière les arbres ? Celui de croire à un émerveillement sans cesse renouvelé par l’imagination ? De considérer la place de l’humain au sein d’un écosystème qu’il peut détruire, mais aussi sauver, et dont il est partie prenante ? De voir autrement nos chambres à coucher et le cheni qui peut s’y accumuler ? Tout cela, peut-être, en même temps.

Ou alors, juste de la poésie.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Derrière les arbres, de Nathalie Tacchella et la Cie de l’estuaire, du 28 mai au 5 juin 2022 au Théâtre du Galpon.

Chorégraphie : Nathalie Tacchella (en collaboration avec l’équipe artistique)

Avec Marion Baeriswyl, Aïcha El Fishawy, Ambre Pini et Diane Senger

https://galpon.ch/saison/derriere-les-arbres/

Photos : © Erika Irmler

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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