D’après traces : La boîte aux lettres

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Noah Grisoni réfléchit aux archives familiales et vous propose un texte inspiré de ce genre de documents. Attention : la narratrice pourrait bien vous étonner ! Bonne lecture !

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La boîte aux lettres

Je me relis sans cesse, coincé dans mes souvenirs, enfermée dans l’obscurité d’un vieux tiroir. Je me revois encore, naître sous la plume du beau docteur. Il encre en moi les deux dernières semaines passées avec elle. Ses mots sont doux. Il caresse ma surface, me plie et inscrit son adresse.

C’est mon tout premier voyage. Le trajet est court, j’ai à peine le temps d’échanger quelques mots avec mes congénères, coincée au milieu des cartes postales, journaux et publicités. C’est mon tour. J’arrive enfin à destination. Je suis réceptionnée par une jeune femme. Elle m’emmène dans sa chambre. M’ouvre avec impatience et me lit avec passion. Après trois relectures, elle me dépose délicatement à l’intérieur d’une boîte à chaussures qu’elle cache sous son lit. Je la vois s’empresser à chercher de quoi écrire une réponse. Peut-être que lui aussi la déposera, précieusement, à l’abri des regards – comme moi.

Après quelques aller-retours, sa plume est toujours aussi douce, même si elle devient de plus en plus assurée. J’aimerais tant me retrouver à l’intérieur de cette boîte avec ma moitié, mon double.

Cela fait bientôt deux ans que les échanges se poursuivent. Au fil des années, son écriture est devenue moins vive et plus chirurgicale (j’ai pu comparer, car nous sommes à présent une trentaine dans la boîte à chaussures). Il est à présent méticuleux et soigne chacun de ses mots. Cependant, cette fois, ils sont étrangement intenses et chargés de tendresse. Est-ce la fin qui approche ? Est-il en train de composer mes derniers traits ?

Après tant d’années, les échanges se sont arrêtés. Je suis isolée, prisonnière dans une commode. Je me fane et m’estompe. Je prends la poussière, mais j’aime croire que mes mots résonnent en souvenirs ineffaçables.

Noah Grisoni

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © Pezibear

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